Pourquoi les concerts de Bad Bunny virent au scandale
Pendant des années, le reggaeton a reposé sur une formule assez prévisible: des grosses voitures, des muscles saillants et un ego encore plus surdimensionné. Les femmes y apparaissaient souvent comme le simple miroir des fantasmes masculins - ou tout simplement comme un joli décor aux côtés du dur à cuire de service.
Mais Benito Antonio Martinez Ocasio est arrivé. Plus connu sous le nom de Bad Bunny.
Perché sur des talons aiguilles rouge vif, vêtu d'une minirobe rose ou transformé en drag-queen, le Portoricain a brisé l'image de l'homme fort et dominant du reggaeton.
Et il ne met pas en scène ce changement uniquement sur le plan visuel: le musicien s'engage publiquement en faveur des droits LGBTQ+ et dénonce les violences faites aux femmes dans ses chansons. Il n'hésite pas non plus à critiquer ouvertement des artistes établis. Il a, par exemple, interpellé un jour la figure historique du genre, Don Omar, en lui lançant:
Ce combat culturel, il l'a porté sur la plus grande scène du monde: lors du show de la mi-temps du Super Bowl, malgré les vives critiques de la droite américaine, Bad Bunny a chanté entièrement en espagnol.
Devant environ 128 millions de téléspectateurs, il a présenté une Amérique qui dépasse largement les frontières des États-Unis. Une Amérique façonnée par la diversité, la migration, et les identités culturelles multiples.
Un gros contraste avec son image
Pourtant, c'est précisément une performance au cœur de sa performance tant acclamée qui se retourne aujourd'hui contre l'artiste: «La Casita».
Ce décor de scène emblématique est un hommage à l'identité, à la culture et à l'histoire de son île natale, Porto Rico. Ces maisons d'habitation colorées existent dans de nombreuses régions de l'île. Elles font partie du quotidien des habitants et symbolisent la vie de quartier.
En même temps, ce décor revêt une signification politique: Bad Bunny met en lumière l'inégalité des droits auxquels Porto Rico est confronté aujourd'hui encore en tant que territoire non incorporé des États-Unis.
Bien que les insulaires possèdent la citoyenneté américaine, ils ne peuvent pas voter pour le président et ne disposent d'aucune représentation dotée du droit de vote au Congrès américain.
Actuellement, la maison rose voyage dans le cadre de sa tournée mondiale Debí Tirar Más Fotos. Cependant, celle-ci déclenche désormais de fortes controverses.
Objectivation et élitisme
En effet, la véranda du décor s'est transformée en une zone VIP exclusive. Les heureux élus: des footballeurs comme Lamine Yamal ou Robert Lewandowski, l'actrice Ester Expósito, ou encore Marta Ortega, la fille du fondateur de l'empire Inditex, auquel appartient notamment Zara.
Bad Bunny entretient un partenariat commercial étroit avec cette marque. Récemment, la chaîne de mode a lancé la collection Benito Antonio, forte de 150 pièces. Et au milieu de tout cet argent et de ce glamour: un nombre frappant de jeunes femmes séduisantes, visiblement castées de manière ciblée pour danser devant les caméras.
Certains critiques déplorent que, sur la scène de Bad Bunny, l'homme qui a combattu le machisme dans le reggaeton pendant des années, les vieux clichés du genre reprennent vie.
Bad Bunny bailándole a Ester Expósito en la casita en su primera función en Madrid. 🇪🇸 pic.twitter.com/BggKta98t1
— BAD BUNNY DAILY UPDATES (@keiveiec) May 30, 2026
@rafaelaxk best day of my life !!! #fyp #benito #badbunny #lacasita #düsseldorf ♬ Im Going To See Bad Bunny Tonight - Miss Angelina
Pour certains, «La Casita» est en totale contradiction avec l'image progressiste que l'artiste portoricain s'est construite au fil des ans. Des féministes espagnoles reprochent aux femmes présentes sur scène de correspondre à un idéal de beauté particulièrement standardisé, et d'être définies et choisies pour leur apparence physique.
«La Casita» est devenue une affaire politique
D'autres regrettent que le message social de «La Casita» soit totalement édulcoré. A l'origine, le décor est censé symboliser la communauté, l'identité culturelle ainsi que la solidarité des quartiers portoricains. La gentrification est également un thème central de son album: à Porto Rico, l'immobilier de luxe chasse de plus en plus les habitants locaux de leurs propres quartiers.
Une influenceuse musicale espagnole critique:
Le journaliste et critique musical espagnol Nando Cruz se montre particulièrement sévère envers l'artiste:
Au-delà du débat de société, Bad Bunny a également rencontré des problèmes juridiques à cause de ce décor de scène. En effet, «La Casita» est la réplique exacte de la maison d'habitation d'un Portoricain de 84 ans résidant à Humacao.
Le propriétaire avait donné son autorisation pour que la façade soit utilisée dans un court-métrage lié à l'album, mais pas comme décor principal de la tournée. Affirmant n'avoir reçu qu'une somme dérisoire, il a intenté un procès à plusieurs millions de dollars. Il accuse la production de ne pas avoir encadré correctement cette utilisation et d'avoir violé sa sphère privée.
Bad Bunny poursuit sa tournée en Europe avec sa «La Casita» jusqu'à la fin du mois de juillet, et le débat risque bien de continuer à l'accompagner.
