Le monde ferme les yeux face à la «crise énergétique du siècle»
Donald Trump affirme qu’un accord avec l’Iran est imminent. Plusieurs semaines après ses premières promesses, le détroit d’Ormuz reste pourtant fermé. Tandis que les marchés demeurent étonnamment sereins, de nombreux spécialistes de l’énergie craignent qu’une crise mondiale ne soit plus qu’une question de temps.
Pendant ce temps, le détroit d’Ormuz reste fermé et le monde attend. Avant la guerre, 20% de la production mondiale de pétrole transitait par cette voie maritime. Depuis sa fermeture, ce volume est presque tombé à zéro. La question qui préoccupe tout le monde est celle des conséquences de cet arrêt. Même si l’accord promis par Donald Trump devait effectivement être conclu bientôt, les avis sont partagés. Très partagés, même.
La situation semble calme
D’un côté, les marchés financiers affichent un optimisme inébranlable. Le baril de pétrole s’échange actuellement à un peu plus de 90 dollars. C’est certes davantage qu’avant la fermeture du détroit, mais c’est moins que lors de la dernière crise énergétique provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’est surtout bien en dessous de ce qu’avaient anticipé les spécialistes du pétrole dans leurs scénarios les plus pessimistes.
Autrement dit, les marchés haussent les épaules avec indifférence face à cette situation qui s'éternise. À l’inverse, les représentants du secteur de l’énergie semblent s’arracher les cheveux face à tant de désinvolture.
Paul Sankey, un spécialiste de l’énergie, raconte avec une pointe d’autodérision à l’agence Bloomberg que lui et ses collègues ont d’abord annoncé sur tous les tons leurs sombres prévisions. Lorsque les marchés sont restés de marbre et que les Bourses ont au contraire enchaîné les résultats records, les experts de l’énergie se sont presque tus. Paul Sankey dit:
Selon Paul Sankey, le monde puise actuellement sans grande inquiétude dans ses réserves de pétrole. Mais à partir d’un certain seuil, impossible à déterminer précisément, ces réserves deviendraient insuffisantes et le système énergétique cesserait de fonctionner normalement. Paul Sankey met en garde: «Nous atteindrons ce point, et alors les prix deviendront incontrôlables.»
Le directeur général de Chevron, l’un des plus grands groupes pétroliers au monde, tient un discours similaire, quoique moins imagé. Selon lui, le prix du pétrole n’a jusqu’ici pas augmenté autant que prévu. Mais le monde le doit avant tout à ses réserves stratégiques. Or, ces stocks sont en train de s’épuiser. D’après le Financial Times, il s’attend donc à une flambée des prix du pétrole en juin, au plus tard en juillet.
Pour les experts du think tank américain Brookings, la situation pourrait devenir critique vers la fin juin. Si le blocage était toujours en place à ce moment-là, il deviendrait évident que le monde devrait puiser dans ses réserves pétrolières et que l’accord entre Donald Trump et l’Iran arriverait trop tard. Avec un baril pouvant atteindre 150 dollars, de fortes hausses de prix deviendraient alors possibles.
Il s’agit donc d’une véritable course contre la montre. Et même en cas d’accord, celle-ci ne sera pas immédiatement terminée. L’Iran pourrait également rouvrir le détroit d’Ormuz sans que la situation revienne tout de suite à la normale. C’est notamment ce que souligne le directeur général d’Adnoc, le groupe pétrolier public des Émirats arabes unis. Selon lui, il faudra au moins jusqu’au début de 2027 pour que les volumes de pétrole transitant par le détroit retrouvent leur niveau d’avant-crise.
Des experts tentent d'avertir
Pour Fatih Birol, le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, il est déjà trop tard. À ses yeux, la question n’est manifestement plus de savoir si le monde va perdre cette course contre la montre. Il se trouve déjà «au cœur de la plus grande crise d’approvisionnement énergétique à laquelle il ait jamais été confronté».
Alors que le monde attend toujours un accord entre les Etats-Unis et l’Iran, les conséquences, petites et grandes, du blocage se multiplient à travers la planète. Comme lors de la pandémie de Covid-19 ou après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, celles-ci ne se manifestent pas forcément là où on les attendait.
Le magazine américain Fortune écrit ainsi que la crise pétrolière ne frappe pas d’abord les Américains à la pompe, mais sous le capot de leur voiture. Les États-Unis manquent d’huile moteur. L’association professionnelle du secteur met en garde contre des «pénuries imminentes et une crise mondiale de l’approvisionnement en huile moteur».
Les Américains ne sont pas non plus satisfaits des prix de l’essence. À l’occasion du Memorial Day, journée de commémoration des soldats tombés au combat, seize États ont enregistré des tarifs records, supérieurs même à ceux observés lors de la crise énergétique de 2022.
On manque d'emballages à travers le monde
En Malaisie, les rayons habituellement remplis de bouteilles de lait se retrouvent soudain à moitié vides dans certains supermarchés. Un fabricant de produits laitiers s’est retrouvé à court de bouteilles en plastique, rapporte un journal local. L’explication mène une nouvelle fois au détroit d’Ormuz. Son blocage a perturbé les chaînes d’approvisionnement en produits pétrochimiques.
Au Japon, le fabricant de snacks Calbee est à court de colorants. Les emballages de ses chips et de ses crackers n’apparaissent donc plus dans leurs couleurs vives habituelles, mais uniquement en noir et blanc. Un peu comme si les chips Zweifel n’étaient plus vendues dans leur traditionnel emballage orange.
En Inde, les sodas light commencent également à manquer. Ils n’y sont vendus qu’en canettes, dont l’approvisionnement se raréfie lui aussi. En temps normal, une part importante de l’offre mondiale d’aluminium transite par le détroit d’Ormuz. Là-bas, la situation est prise avec humour. Les consommateurs célèbrent les dernières canettes disponibles lors de Diet Coke parties.
Dans une analyse, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne que les conséquences de la crise varieront fortement d’un pays à l’autre. L’ampleur du choc dépendra avant tout d’une question: quelle part de leur revenu les ménages consacreront-ils à l’énergie? Avec 5,5%, la Suisse affiche l’un des taux les plus faibles de l’OCDE. Ses réserves pétrolières sont en outre largement supérieures à la moyenne. Le pays figure ainsi parmi les mieux protégés face à cette crise.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
