Cet homme osera-t-il tenir tête à Trump?
Les sénateurs américains débattent actuellement de la confirmation de Kevin Warsh comme successeur de Jerome Powell à la présidence de la Réserve fédérale. Le dossier est loin d’être simple. Donald Trump entend en effet lancer des poursuites pénales contre Jerome Powell, l’accusant d’avoir fourni de fausses informations sur le coût de la rénovation du siège de la Fed. Dans ce contexte, le sénateur républicain Thom Tillis, élu de Caroline du Nord, refuse de confirmer la nomination de Warsh, bloquant provisoirement le processus.
Tillis ne se représentera pas aux prochaines élections, il peut donc se permettre de s’opposer au président sans crainte politique immédiate. Son argument principal tient à la défense de l’indépendance de la banque centrale. Le bras de fer pourrait donc durer. En parallèle, Donald Trump cherche à se venger de Jerome Powell, qui a refusé de céder à ses pressions en faveur d’une baisse des taux d’intérêt.
Le président de la Fed affirme, de son côté, qu’il entend rester en fonction si Warsh n’est pas confirmé par le Sénat d’ici au 16 mai. Il laisse également entendre qu’il conservera son siège au sein du Federal Open Market Committee, l’organe chargé de fixer les taux directeurs.
Trump souhaite au contraire l’en écarter, au même titre que Lisa Cook, économiste démocrate noire, que le président avait tenté de révoquer sur la base d’un motif contesté, mais que la justice a provisoirement réintégrée. La Cour suprême devra prochainement se prononcer sur ce dossier.
Revenons à Kevin Warsh. A 56 ans, l’accès à la présidence de la Fed constitue pour lui un objectif de longue date. Il dispose, sur le papier, des qualifications requises. Ancien membre du Board of Governors de la Réserve fédérale entre 2006 et 2011, il connaît parfaitement l’institution. Formé dans le sillage de Milton Friedman, il jouit d’une solide réputation dans les cercles économiques conservateurs. Il dispose également d’une forte légitimité du côté de Wall Street, ayant travaillé aux côtés du ministre des Finances Scott Bessent au sein du fonds du célèbre investisseur Stanley Druckenmiller.
Warsh n’était toutefois pas le premier choix de Donald Trump. Le président lui préférait Kevin Hassett, son conseiller économique, habitué à défendre sur les plateaux de télévision les positions du chef de l’Etat, y compris les plus contestées. Mais après le scandale lié au limogeage de la directrice du Bureau of Labor Statistics et la polémique autour de Powell, Trump a dû composer avec les réticences de l’establishment financier et a, cette fois, cédé.
S’il franchit tous ces obstacles, Warsh succédera à une figure devenue centrale dans le bras de fer avec Donald Trump. Nommé initialement par ce dernier lors de son premier mandat, Jerome Powell s’est progressivement imposé comme son principal contre-pouvoir. Pour lui, l’indépendance de la banque centrale prime sur toute pression politique.
Malgré les attaques répétées du président américain, il a refusé de réduire les taux directeurs au niveau exigé par la Maison-Blanche. Il y a encore quelques semaines, Trump écrivait sur les réseaux sociaux:
Cette position a fait de Powell une figure emblématique du camp opposé à Trump. Il a récemment été désigné comme modèle pour la fonction publique par une organisation fondée par Paul Volcker, ancien président de la Fed. Il doit également recevoir en mai une distinction de la fondation John F. Kennedy pour son courage.
Warsh, lui aussi, défend en principe l’indépendance de la banque centrale. En 2010, alors gouverneur de la Fed, il avait prononcé un discours intitulé «An Ode to Independence», dans lequel il plaidait pour une institution protégée des pressions de Washington comme de Wall Street, et affranchie du court-termisme politique susceptible d’affaiblir la politique monétaire.
Dans les faits, il se montre toutefois plus conciliant avec Donald Trump. Il a notamment reproché à Jerome Powell sa «faiblesse» et l’a qualifié d’«idiot» pour son refus de baisser les taux.
La tâche qui attend le futur président de la Fed s’annonce délicate. La politique douanière, puis le conflit avec l’Iran ont ravivé les tensions inflationnistes, faisant repasser l’inflation au-dessus de 3%. Dans ces conditions, céder à la pression présidentielle en abaissant fortement les taux reviendrait à prendre un risque majeur pour la stabilité monétaire.
S’ajoute à cela la volonté de Warsh de réduire la taille du bilan de la Réserve fédérale. Une telle orientation entraînerait mécaniquement une hausse des rendements obligataires et, indirectement, des taux hypothécaires – une perspective peu susceptible de satisfaire la Maison-Blanche.
L’intelligence artificielle pourrait toutefois offrir une issue à ce dilemme. Si les gains de productivité promis se concrétisent, ils pourraient à la fois contenir l’inflation et entraîner une baisse marquée de la pression sur les prix, au prix cependant d’un ajustement douloureux sur le marché du travail.
Dans ce contexte, Warsh ne peut qu’espérer un revers judiciaire pour Donald Trump dans le dossier Lisa Cook. Comme le résume un ancien haut responsable de la Fed dans le Financial Times:
(traduit et adapté par tbi)
