Pourquoi le président iranien n'a pratiquement aucun pouvoir
Qui détient réellement le pouvoir en Iran aujourd'hui? La question reste ouverte. Le nouveau Guide suprême, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, aurait été grièvement blessé lors d'un bombardement et se trouverait peut-être dans le coma, selon le secrétaire américain à la Défense.
Ce sont manifestement d'autres figures du pouvoir qui prennent les décisions. Dans l'ombre, les chefs des Gardiens de la révolution et des responsables religieux influents tirent les ficelles du régime. Cependant, la seule personne à avoir été élue directement par le peuple iranien, le président Massoud Pezeshkian, n'en ferait pas partie.
Un parcours très atypique
Ce chirurgien cardiaque de 71 ans est considéré en Iran comme un politique modéré. Son élection à la présidence il y a deux ans avait été une surprise. Parmi cinq candidats ultraconservateurs, il était le seul «réformateur» à avoir été autorisé à se présenter par la direction religieuse du pays.
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Après plusieurs tentatives infructueuses, c'était une première, et il a finalement remporté l'élection. Ce succès s'explique notamment par un parcours personnel qui a suscité beaucoup de sympathie dans la population.
Pezeshkian a su se présenter comme un chirurgien cardiaque accompli, quelqu'un qui a sauvé des vies au quotidien pendant de longues années. Son nom de famille signifie en persan «descendant d'un médecin». En 1994, il a perdu un enfant et sa femme, gynécologue, dans un accident de voiture. Il a ensuite élevé seul ses trois enfants survivants, sans jamais se remarier. Dans la théocratie iranienne, c'est là un parcours atypique pour un homme.
Un prestigieux passage à Harvard
Cela tient peut-être au fait que Pezeshkian, à l'instar de l'ex-dictateur syrien Bachar al-Assad, ophtalmologue de formation, a accompli une partie de ses études en Occident. Il a suivi un cours à l'université d'élite américaine Harvard et s'est perfectionné deux mois en Angleterre, avant d'assumer des responsabilités politiques en 2001 en tant que ministre de la santé.
Son séjour en Occident a probablement contribué à lui forger une posture politique plutôt modérée. Il a régulièrement plaidé pour que l'Iran reprenne les négociations avec l'Occident et a parfois critiqué la manière meurtrière dont le régime traite les manifestants.
Mais la réalité politique iranienne rattrape sans cesse le portrait édulcoré de Pezeshkian. Dans un entretien accordé en 2014, il a déclaré avoir été l'un des initiateurs des purges politiques à l'Université de médecine de Tabriz (nord-ouest). En tant que recteur, il aurait instauré le port obligatoire du voile et contraint les femmes à porter des pantalons. Il a toutefois exercé par la suite son droit de veto contre une loi autorisant la police des mœurs à contraindre les femmes par la force à couvrir leur tête.
Deux mondes inconciliables
Ces revirements sur la question du port obligatoire du voile illustrent le dilemme qui traverse toute la vie de Pezeshkian: il est pris en étau entre un fanatisme religieux dont il a besoin pour survivre politiquement, et une volonté de réforme qui découle de sa formation scientifique et de son regard tourné vers l'Occident.
Cela se manifeste notamment dans la manière dont Pezeshkian a élevé ses trois enfants, sans les soumettre à un modèle strictement religieux. L'un de ses fils est maître de conférences en physique, l'autre ingénieur en électrotechnique titulaire d'un doctorat, et sa fille chimiste travaillant dans le secteur de la pétrochimie.
Contrairement aux familles d'autres puissants Iraniens, les enfants Pezeshkian vivent encore aujourd'hui dans le pays et ne se distinguent pas sur les réseaux sociaux par l'étalage de leur richesse, mais par leur engagement pour la science et la philosophie.
Pezeshkian ne semble donc pas être aussi fanatique que d'autres figures du régime iranien. Il n'en demeure pas moins qu'il fait partie de la direction d'une dictature brutale, et qu'il en est donc aussi un pilier.
Depuis le début de la guerre, le centre de gravité s'est en outre nettement déplacé de la classe politique vers la direction militaire. Pezeshkian, qui n'avait déjà qu'une influence limitée avant le début u conflit et était subordonné au Guide suprême, a désormais encore moins son mot à dire qu'auparavant.
Un manque d'influence qui se creuse
L'étendue de sa marginalisation est apparue clairement quelques jours après le début des frappes de représailles iraniennes. Le président iranien s'est officiellement excusé auprès des Etats du Golfe, expliquant que des commandants militaires dans certaines provinces avaient lancé des attaques de leur propre initiative.
Il a dû revenir sur ces déclarations à peine quelques heures plus tard à la télévision d'Etat iranienne, après que des milieux belliqueux l'eurent vivement critiqué pour sa «diplomatie de la mendicité». «Retirez-lui simplement le micro», avait notamment écrit le portail d'information Raja News, proche des médias islamistes.
Avec ses positions relativement conciliantes, Massoud Pezeshkian se retrouve de plus en plus isolé au sein du régime. Il ne peut guère peser sur le cours de la guerre face aux décideurs militaires et à l'élite religieuse. Il doit au contraire défendre leur politique à l'extérieur. Ainsi, plus la guerre dure, plus le président élu se réduit à n'être qu'un simple figurant politique.
