Ce texte du pape cache un message pour Trump
«Il existe des situations dans lesquelles, pour rester humain, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position.» Cette phrase, tirée de l’encyclique Magnifica Humanitas publiée le lundi de Pentecôte, compte parmi les déclarations programmatiques du nouveau pape. Léon XIV poursuit en affirmant que face aux bombardements visant des civils, aux attaques contre des hôpitaux, des écoles et des infrastructures vitales, il n’est plus possible de se réfugier dans des «analyses abstraites»:
Le pape de 70 ans sonne presque comme Martin Luther devant la Diète de Worms: «Me voici, je ne puis faire autrement.» Léon XIV affirme sans ambiguïté que, pour lui, la neutralité s’arrête là où la dignité humaine et le droit international sont bafoués. «Créer un monde en état de guerre permanent est un mal qu’il faut appeler par son nom», écrit-il. Ces mots peuvent paraître sombres, mais ils constituent, selon lui, un avertissement nécessaire.
On peut donc partir du principe que ce pape ne compte pas garder le silence. Intervenir, alerter et prendre position relève pour Léon XIV d’un devoir – en tant que chef de 1,4 milliard de catholiques, mais aussi en tant qu’être humain. Pour les autocrates et les fauteurs de guerre, cela peut sonner comme une menace. Pour beaucoup d’autres, c’est une lueur d’espoir: à Rome siège un humaniste éclairé, prêt à faire entendre sa voix.
De nouvelles formes de déshumanisation
La première encyclique du nouveau pape porte le sous-titre: «Sur la préservation de l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle». En apparence, le texte traite des opportunités et des risques liés aux nouvelles technologies. Mais au fond, il tourne autour de la dignité humaine dans une époque de transformations accélérées. Léon XIV y met en garde contre de nouvelles formes de déshumanisation et appelle à «rester profondément humain».
Une grande partie de ces réflexions n’est pas totalement nouvelle. Dès la fin du 19e siècle, Léon XIII formulait, dans Rerum Novarum, la doctrine sociale de l’Eglise en réponse à la révolution industrielle. Le pape François avait lui aussi donné de fortes impulsions en matière de politique environnementale et sociale avec Laudato si’. Mais la force politique de Léon XIV ne s’explique pas seulement par ses paroles: elle tient aussi à ses origines et à sa manière d’apparaître.
François était régulièrement présenté, par ses critiques conservateurs aux Etats-Unis, comme un socialiste déguisé – une étiquette absurde, mais qui n’en a pas moins produit ses effets. Léon XIV échappe largement à ce type de caricature. Robert Francis Prevost est originaire de Chicago, un milieu marqué par les «Chicago Boys» du courant économique libéral autour de Milton Friedman, et issu d’une famille républicaine. Son frère aîné est encore aujourd’hui considéré comme un partisan de Trump. Léon XIV est beaucoup de choses, mais certainement pas un communiste.
C’est précisément pour cette raison que sa voix a un impact particulier aux Etats-Unis. Un pape américain, avec un accent de Chicago, possède outre-Atlantique une autorité différente de celle d’un pontife venu de Buenos Aires ou de Pologne.
Léon XIV est ainsi devenu presque inévitablement l’antithèse de Donald Trump et de milliardaires de la tech comme Elon Musk ou Peter Thiel, qui fragilisent les institutions démocratiques et les règles internationales par leur volonté de puissance. Dans son pays, mais aussi en Europe, Léon XIV est depuis longtemps devenu le visage bienveillant des Etats-Unis, tandis que Trump en incarne la grimace.
L'opposition du pape à Trump formulée ouvertement
Le pape n’a certes pas recherché ce rôle «d’anti-Trump». Mais la radicalisation politique de Washington lui laisse peu d’alternatives. Dès le mois d’avril, Léon XIV qualifiait de «vraiment inacceptable» la menace de Trump d’anéantir la civilisation iranienne. Dans son encyclique, il écrit désormais:
Ces propos ne visent pas uniquement Trump et son vice-président catholique JD Vance, mais ils sont clairement dans la cible.
Si Léon XIV est devenu une figure d’espoir pour de nombreuses personnes en Europe et aux Etats-Unis, c’est aussi en raison du silence des autres. Alors que de nombreux dirigeants occidentaux ont accueilli Trump à la Maison-Blanche avec une soumission ostentatoire, le pape a exprimé ouvertement son désaccord. Le fait que le Vatican ne puisse guère être menacé par des droits de douane facilite sa position.
Face aux abus de pouvoir et à l’égoïsme, le pape oppose des valeurs universelles: la solidarité, le sens du bien commun et la responsabilité. Le passage final de son encyclique est particulièrement marquant. Il affirme qu’à l’heure de la transformation numérique, nous ne devons pas devenir des «spectateurs résignés des fractures sociales et culturelles», ni de «simples commentateurs des ruines». Les êtres humains doivent au contraire se rendre «sur les chantiers de l’histoire» – dans les écoles, les médias, les entreprises et les institutions – afin de protéger ce qui est menacé et de reconstruire ce qui a été brisé.
On peut lire ce texte comme un appel moral. On peut aussi y voir une déclaration de combat politique. Dans tous les cas, Magnifica Humanitas devrait devenir une lecture obligatoire pour les décideurs bien au-delà de l’Eglise catholique. (trad. hun)
