Samedi soir, nous avons eu droit à plusieurs informations. Un individu a voulu assassiner Donald Trump, ce dernier s'en est tiré avec une éraflure à l'oreille et il est entré volontairement dans l'histoire des Etats-Unis, en hissant son poing le plus haut possible dans le ciel.
S'il avait montré des signes de faiblesse, c'est tout le mouvement MAGA qui risquait de s'effondrer avec lui. Sur la séquence en version longue de la fusillade, on voit d'ailleurs que les sympathisants ne sortent de leur planque qu'une fois le poing de leur héros levé. Comprenez: «S'il a le courage de survivre, nous l'aurons aussi».
Best footage I've seen so far.
— Noé Chartier (@NChartierET) July 13, 2024
From @NTDNews pic.twitter.com/GvQ4Tl348B
Si le cliché du photographe de l'agence AP va marquer le pays pour l'éternité, c'est d'abord grâce à Trump, qui se libère des agents du Secret Service pour exécuter le geste désormais le plus marquant de sa carrière politique. Ce poing héroïque ne poursuit qu'un seul objectif: la détermination de Donald Trump à survivre. Et c'est un signe de ralliement d'une puissance étonnante.
Idem lorsqu’il a perdu 83,3 millions de dollars. Souvenez-vous: en janvier dernier, dans un tribunal de Manhattan, le millard a été délesté de sa plus grande passion (après lui-même et le pouvoir): son argent. Bien que les avocats de l'auteure E. Jean Carroll considéraient que seule une peine pécuniaire pouvait «inciter Trump à la fermer», ils en espéraient huit fois moins.
Une défaite vertigineuse, monumentale.
Pourtant, pas l'ombre d'une photographie du condamné à la mine abattue, le regard et le moral dans les chaussettes. Ni avant, ni pendant, ni après le verdict. Au lieu de ça, le poing, encore lui, fièrement levé, le visage déterminé et les pupilles en direction du public: «On ne lâche rien».
Par ce geste, Donald Trump intime non seulement à ses partisans de ne pas abandonner la bataille contre cet acharnement qu'il croit subir, mais contrôle l'information qui sera propagée dans la presse et les réseaux sociaux. Quand un média annonce qu'il «a été condamné», les seules images récentes disponibles dévoileront invariablement un homme conquérant.
De manière générale, il est difficile de trouver une photographie de Trump qui exprime la défaite, l'abandon ou la faiblesse. Bien entendu, tout cela est savamment construit et ne date pas d'hier. Dès ses premiers rendez-vous avec la justice en 2023, son pouce et son poing ont été ses meilleurs alliés.
C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles le repris de justice tient tellement à se déplacer personnellement à ses différents procès. Même lorsque sa présence n'est pas expressément demandée. Et quitte à devoir s'extraire quelques heures d'un meeting de campagne à l'autre bout du pays. Sans avoir à prononcer le moindre mot, Trump parvient à perturber le sens véritable de ce qui sera diffusé et vu en premier par le public: les photographies et les vidéos des médias, mais aussi les séquences capturées à la volée par les badauds aux abords des tribunaux. Ces détracteurs y compris.
De quoi également faire taire la poignée d'images qui le dévoilent dans la salle d'audience, assis (et donc vulnérable), cerné par les avocats et les policiers. Sans oublier les dessinateurs judiciaires, que ses partisans accusent de ridiculiser leur héros, en le croquant «avec de petites mains atrophiées, comme un enfant».
Le résultat est là: si Trump a perdu 83,3 millions de dollars, s'est vu condamné au pénal et a évité la mort de justesse, il ne perd jamais la guerre de la détermination. Si l'astuce est diablement efficace, elle se révèle capitale dans sa course à la légitimité électorale. Une manière de «transformer de terribles revers en actes de bravoure politique», rappelle Slate USA.
Cette manie n'est pas récente. A ses débuts, le promoteur immobilier à succès, qui avait forcé New York à devenir son terrain de jeu préféré, avait besoin de signifier visuellement ses victoires. Pour ne citer que cet exemple, le 2 avril 1990, ce fut son poing qui inaugura le Taj Mahal d'Atlantic City, qu'il a très vite considéré comme la «huitième merveille du monde». A l'époque déjà, cette cravate rouge trop longue qui allait graver le 45ᵉ président dans l'histoire des Etats-Unis.
Si Donald Trump a toujours été l'homme au pouce et au poing levé, c'est bien son entrée fracassante en politique qui popularisera ce réflexe. Depuis sa victoire face à Barrack Obama, le poing raconte l'agressivité avec laquelle il gagne (et compte bien conserver) le pouvoir. Lors de son investiture en 2016, mais aussi le 4 juillet qui suivra son élection, le poing s'est accompagné d'un message qui a le mérite d'être clair.
Trump sait pertinemment que cette arme ne lui appartient pas. Un pied de nez plutôt qu'une carence historique. Empoigné par l'anti-fascisme, l'anti-racisme et la lutte contre les oppressions de toute sorte, ce poing est encore brandi par le mouvement Black Lives Matter ou les Femen et signifie «la résilience et la puissance à travers chaque triomphe et chaque lutte». Aux Etats-Unis, c'est «Big Bill» Haywood, fondateur du syndicat Industrial Workers of the World, qui va projeter le geste aux yeux du monde, à l'occasion de la grève de la soie de Paterson dans le New Jersey, en 1913.
Son message? «Chaque doigt en lui-même n'a aucune force. Regardez maintenant», assénera-t-il en fermant lentement son poing.
Hélas, et malgré le pouvoir de ce poing à gauche de l'échiquier politique, les présidents démocrates ont toujours refusé de se l'approprier, que ce soit en campagne ou en exercice. Alors que Joe Biden préférera toujours le doux et traditionnel salut de la main, le vide a pu être rapidement comblé par un Donald Trump passablement opportuniste. A l'instar du drapeau américain (mais aussi suisse ou français), totalement abandonné par la gauche et récupéré par l'extrême droite, le poing dressé est aujourd'hui le signe de ralliement des partisans MAGA.
Le mot d'ordre est implicite. Dès que Donald Trump lève le poing à un moment crucial de son existence, la photographie est partagée à très large échelle au sein de son clan, inondant les réseaux sociaux d'un sentiment de puissance qui est, du moins sur le moment, difficile à contrer. A l'instar du tueur de masse Anders Behring Breivik, qui avait serré les phalanges lors de son entrée à la Cour d'Oslo, pour évoquer «la force, l'honneur et le défi aux tyrans marxistes» (selon son propre manifeste), le candidat MAGA entérine ici son rôle de martyr endurant.
Enfin, et pour l'anecdote, le 6 janvier 2021, ce n'est pas le poing de Donald Trump qui va attirer toute l'attention. Devant le Capitole, ce jour-là, celui du sénateur du Missouri Josh Hawley va bruyamment trahir sa solidarité envers les émeutiers. La photo fera le tour du monde, avant d'atterrir sur un écran géant durant les auditions du Comité du 6 janvier et... de finir sa course sur des tasses à café. Alors que le propriétaire du cliché (le journal Politico) tente de lui interdire d'utiliser son travail pour sa propagande, Josh Hawley continue de vendre des mugs en son honneur.
Samedi soir, la gueule en sang, entouré de ses gardes du corps, sous le drapeau national et l'oeil de l'Amérique toute entière, Donald Trump savait pertinemment que s'il ne levait pas le poing, jamais cet attentat n'aurait eu l'impact qu'il a aujourd'hui sur l'opinion publique. Et sans doute sur l'issue de la présidentielle américaine.