Fermez les yeux, imaginez. Une route sinueuse et humide, au milieu des pins, des chênes et des peupliers. Un filet de brume flotte entre les branches. Un décor pas si différent, en fait, du chemin qui sépare Sainte-Croix du Val-de-Travers. Et puis, tout à coup, un large panneau blanc.
Dans ce hameau isolé, blotti entre les bois et le minuscule lac Gloriette, à une trentaine de kilomètres de la frontière canadienne, n'espérez pas dégoter une épicerie ou une station-service. Pour cela, il faut pousser jusqu'au bled suivant, Colebrook, à une douzaine de miles.
Non, Dixville Notch a une autre fierté: son hôtel historique, mais décati, The Balsams. Une étrange accumulation de tourelles aux faux airs de château de Dracula. Si vous comptez y passer la nuit, passez votre chemin. L'hôtel est fermé pour le moment. D'ailleurs, ce n'est pas cette drôle de structure qui a permis à cette commune microscopique d'acquérir une renommée nationale. Plutôt une tradition électorale qu'elle chérit depuis des décennies.
Cette nuit, les six habitants ont bravé les ténèbres pour se réunir dans une salle de l'hôtel, toujours en travaux, avec la perspective de croissants au jambon et au fromage et de cookies de l'épaisseur d'un portefeuille, tout juste sortis du four. Sans oublier la noble mission d'élire leur futur président.
Une mission qu'ils réitèrent tous les quatre ans, lors de chaque élection. Glisser dans l'urne le bulletin du nom du candidat de leur choix à minuit tapantes. Entre le vote, la clôture et le décompte des voix, le processus ne dure que quelques minutes. Il n'en aura fallu que douze, ce 5 novembre, pour comptabiliser les six bulletins.
Il y a quatre ans, les cinq voix étaient allées à Joe Biden. En 2016, Hillary Clinton a obtenu quatre voix et Donald Trump, deux.
C'est d'abord son isolement qui explique pourquoi Dixville Notch a la primeur. En 1954, Neil Tillotson, un entrepreneur, s'installe en ville et s'offre l'hôtel local, qu'il rebaptise «The Balsams Grand Resort Hotel». Cependant, Neil Tillotson a un problème. Chaque élection, il est las de devoir rouler 45 minutes, dans des conditions déplorables, pour atteindre le bureau de vote le plus proche. Soucieux de trouver une solution, il entend parler par un journaliste du cas d'une autre commune isolée du New Hampshire, Hart's Location. Pour s'adapter aux horaires irréguliers des cheminots, cette petite ville a instauré le vote aux aurores, le jour des primaires.
Bien inspiré par la méthode, Neil Tillotson, appuyé par ses voisins, fonce à la législature du New Hampshire pour faire inscrire Dixville Notch en tant que circonscription électorale autonome. En vertu d'une règle qui stipule qu'un bureau de vote ne peut fermer qu'une fois que tous les électeurs inscrits ont voté, la ville est autorisée à publier l'annonce du résultat avant le reste de l'Etat, sitôt le décompte terminé.
En 1960, c'est officiel. Dixville Notch organise son premier vote. La ville compte alors 9 électeurs. Quelques minutes après minuit, le décompte est terminé. «Je ne pense pas qu'il y ait eu beaucoup de couverture médiatique cette première année…», s'amuse le fils de Neil, Tom Tillotson, aujourd'hui modérateur du vote, à CBS News. «Mais ça a lancé la tradition.»
Mais si l'évènement a acquis une célébrité nationale, c'est certainement grâce à l'hôtel de son initiateur Neil Tillotson. Avec ses chambres, ses bureaux, tout l'espace disponible, ses lignes téléphoniques et même sa propre chambre noire, The Balsams offre d'emblée tout le confort nécessaire aux journalistes pour couvrir l'évènement. «Cette infrastructure était bien meilleure que celle de toutes les autres petites villes, qui se réunissaient essentiellement dans la maison de quelqu'un. Je suppose que les médias qui en ont parlé ont trouvé plus pratique de couvrir Dixville que les autres petites villes», résume Tom Tillotson.
En 2011, The Balsams ferme ses portes. Mais le fils de l'ancien propriétaire tient à maintenir le rendez-vous pour la primaire de 2012. L'année suivante, Les Otten, un homme d'affaires de la Nouvelle-Angleterre, achète le site avec l'intention de le réaménager pour en faire «la plus grande station de ski de la côte est». A en croire TripAdvisor et la presse locale, le projet n'est toujours pas terminé.
Si les électeurs de Dixville Notch votent avant tout le monde depuis les années 60, n'allez pas y chercher des signaux pour prédire les résultats du New Hampshire. Cette petite communauté n'est pas très représentative du reste de l'Etat. Ni même, d'ailleurs, du reste de la région, qui vibre pour Donald Trump.
«Il n'y a probablement pas beaucoup de fans de Trump ici», admettait en janvier Tom Tillotson avec un haussement d'épaules, à un journaliste de Politico venu sur place pour couvrir la primaire.
Ce mardi, les six habitants de Dixville Notch, quatre républicains et deux indépendants, ont parlé. Leur vote s'est conclu sur une parfaite égalité. Trois voix pour Kamala Harris. Trois pour Donald J. Trump. S'il est bien trop tôt pour tirer des conclusions définitives pour le reste de l'Etat - et encore moins de la nation, la candidate démocrate espère réitérer ce même tour de passe-passe et convaincre des centaines de milliers d’autres électeurs républicains hésitants à travers le pays.
Cette égalité laisse en tout en cas supposer que de longues heures, si ce n'est des jours, nous attendent, avant de connaître l'issue du vote et du dépouillement dans tout le pays.
Quant à Dixville Notch, elle devra se battre pour préserver sa tradition du vote de minuit. La population de la ville se rapproche du nombre minimum d'habitants indispensable. En 2020, avec seulement quatre électeurs enregistrés, la communauté avait failli voir son droit lui passer sous le nez. L'installation d'un promoteur dans la région a permis de maintenir le processus in extremis, avec cinq électeurs inscrits.
Un nouveau résident a permis de faire passer ce nombre à six, cette année. «Un boom démographique!» se réjouit Tom Tillotson. Selon le modérateur, le plus grand obstacle au vote de minuit n'est toutefois pas la faible population. En fait, ce serait plutôt son augmentation. Avec le réaménagement de l'hôtel en cours, il envisage que des dizaines de nouveaux habitants viennent élire domicile dans ce coin isolé du New Hampshire. «A mesure que vous grandissez, il devient exponentiellement plus difficile d'obtenir une participation à 100%», craint Tom Tillotson.
L'hôtel The Balsams, qui a offert aux résidents de Dixville Notch leur vote de minuit, sonnera-t-il aussi le glas de cette tradition? Rendez-vous dans quatre ans pour le savoir.