Charles III doit mener sa mission la plus dangereuse
Sir Keir Starmer préférerait probablement s'étouffer avec un shortbread que de l'avouer, mais le roi d'Angleterre est aujourd'hui l'une des dernières cartes du premier ministre travailliste. Pour ne pas dire la dernière.
Alors que les tensions entre les deux nations ont atteint leur paroxysme, entre piques, attaques et critiques acerbes interposées, sur fond de conflit au Moyen-Orient, Charles III aura la délicate mission de réparer les pots cassés et de rétablir ce qui peut l'être, tout en ménageant les susceptibilités de part et d'autre.
Ça ne sera pas de la tarte. Au milieu des enjeux diplomatiques et des appels innombrables au Royaume-Uni à annuler cette visite, le souverain devra esquiver avec finesse les possibles insultes coutumières du président américain, maintenir une certaine civilité et camper sur ses positions. En bref: garder une main de fer dans un gant de velours.
Comme pour chaque visite d'Etat, le programme de Sa Majesté et de son épouse Camilla s'annonce chargé. Le couple royal atterrira aux Etats-Unis le lundi 27 avril et visitera deux Etats, New York et Virginie, avant de se rendre à Washington DC, en quatre jours.
Au menu? Une visite du mémorial des attentats du 11 Septembre, divers engagements liés à la littérature, la question de l'insécurité alimentaire et aux liens économiques et créatifs entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, mais aussi la visite d'un parc national en Virginie, d'une ferme locale spécialisée dans les courses hippiques ou encore un spectacle de groupes culturels des Appalaches, selon le palais de Buckingham.
Le séjour comprendra également un discours de Charles devant le Congrès, l'inévitable revue militaire cérémoniale, une rencontre bilatérale avec Donald Trump, ainsi qu'un dîner d'Etat offert par le président et la première dame.
En revanche, contrairement aux demandes de plusieurs membres du Congrès américain et appels de survivantes de Jeffrey Epstein, dans la foulée du scandale de son frère Andrew Mountbatten-Windsor, le roi ne rencontrera pas de victimes du milliardaire américain, selon une source du palais à la BBC.
La reine Camilla, dont les violences domestiques sont l'un des principaux chevaux de bataille, devrait en revanche faire la connaissance de représentants de groupes militant contre les violences faites aux femmes, lors de son voyage.
A noter que, contrairement à de nombreux chefs d'Etat avant lui, dont son allié Volodmyr Zelensky, Charles échappera à l'éprouvant passage du Bureau ovale. Selon plusieurs médias britanniques, le roi et Donald Trump devraient s'entretenir en privé, à l'occasion d'un thé propice aux échanges informels et confidentiels.
Les deux hommes se rencontreront également le lendemain pour un second entretien en tête-à-tête à la Maison-Blanche, sans journalistes ni équipes de tournage.
Les atouts de Charles
A quelques jours de son départ, Charles peut compter sur quelques atouts pour que sa rencontre avec l'impétueux et imprévisible Donald Trump se déroule sous les meilleurs auspices. A commencer par son expérience: à l'instar de sa mère, Elizabeth II, il est toujours parvenu à maintenir des relations cordiales avec les quelque dix présidents en exercice qu'il a rencontrés (dont le premier, Dwight Eisenhower, alors qu'il n'avait que dix ans) au fil des décennies.
C'est tout particulièrement le cas de Donald Trump, dont il a fait la connaissance pour la première fois en 1988 à l'occasion d'un tournoi de polo caritatif à Palm Beach, en Floride. Selon l'auteur David Charter, le prince de Galles, âgé de 39 ans à l'époque, aurait demandé à visiter Mar-a-Lago, intrigué par cette propriété classée monument historique national.
Par la suite, tous deux se sont recroisés à quelques reprises, même si Charles a décliné au moins l'une des invitations de Donald Trump à devenir membre de son club privé.
Depuis, ils sembleraient que les deux hommes entretiennent une correspondance privée. Charles a notamment écrit une lettre au président américain alors qu'il n'était encore que candidat à la présidentielle, après sa tentative d'assassinat en Pennsylvanie en juillet 2024, et après pour le féliciter de sa victoire en novembre. Aucune de ces lettres n'a été rendue publique.
En outre, Charles et Camilla pourront compter sur le soutien d'un vieil ami à Washington: le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, dont les liens avec la famille royale britannique remontent à plus de trente ans.
Après sa première rencontre avec Charles en 1990 dans le manoir d'un proche parent à Charleston, lors d'une visite royale en Caroline du Sud, le ministre de l'Economie de Donald Trump est devenu donateur de la Prince of Wales Foundation, l'organisation caritative chérie de Charles.
Plus tard, le financier deviendra un habitué des dîners cossus organisés pour les sympathisants du prince et sera même convié à son 50e anniversaire. Son compagnon de l'époque, Will Trinkle, garde un souvenir particulièrement ému d'un évènement à Buckingham Palace.
«On nous avait dit que le prince souhaitait que nous soyons présentés ensemble», raconte-t-il à l'auteur David Charter. «Après la cérémonie, Scott a déclaré: C'était historique.»
«Charles nous a toujours témoigné un grand respect et a considéré notre relation comme l'égale de toutes les autres.»
Dans tous les cas, il y a fort à parier que Donald Trump, dont la fascination et l'admiration pour les Windsor n'est plus à démontrer, se tiendra tranquille lors de la visite du monarque britannique.
Après tout, en 2019, il était même aller jusqu'à affirmer qu'il trouvait la passion de Charles pour le changement climatique «formidable» en direct à la télévision, afin de lui prouver sa sympathie.
Reste à savoir si cette influence suffira le président américain à adoucir ses rapports avec le gouvernement britannique de Keir Starmer. Sur ce point, rien n'est moins sûr.
