«Deux photos soulèvent encore des questions»: on a rencontré Gisèle Pelicot
«Je ne suis même pas maquillée!» C’est avec cette remarque amusée que Gisèle Pelicot, vêtue de tons beige et brun discrets, nous accueille dans sa chambre d’hôtel à Munich. Elle se montre soulagée lorsqu’on lui assure que la conversation ne sera pas filmée. La Française de 73 ans, victime de l’un des plus grands cas connus de viols organisés, peut ainsi se consacrer pleinement aux questions posées.
Comme lors du procès très médiatisé d’Avignon en 2024, elle apparaît extrêmement concentrée et réfléchie, durant cet entretien accordé à CH Media, éditeur de watson. Son programme est pourtant chargé. Outre notre rencontre à l’hôtel, elle doit aussi présenter son livre dans un théâtre et rendre visite à son éditeur allemand.
Et ce n’est pas tout: cette semaine, en Angleterre, elle a rencontré la reine Camilla; prochaine étape, l’Espagne. Mais l’Allemagne occupe une place particulière dans la vie de Gisèle Pelicot, confiera-t-elle après l’entretien: elle est née en 1952 à Villingen, dans le Bade-Wurtemberg, à seulement 25 kilomètres de la frontière suisse. Elle y a passé ses cinq premières années avant que ses parents ne retournent en France.
Madame Pelicot, vous avez subi pendant des années des violences terribles, également psychologiques, puisque vous avez été trahie par votre propre mari. Après un procès monstre, vous avez trouvé un nouveau foyer sur l’Île de Ré et redécouvert le bonheur auprès d’un nouveau compagnon. Cela semble être le jour et la nuit, comment parvenez-vous à traverser tout cela?
Gisèle Pelicot: Eh bien, j’ai dû reconstruire ma vie à partir d’un champ de ruines, lorsque tout a éclaté au poste de police. Les trois mois et demi de procès à Avignon ont également été très éprouvants pour moi. Mais mon nouveau lieu de vie sur l’Ile de Ré m’a depuis permis de rebâtir, pas à pas, mon existence.
Qu’est-ce qui vous a poussée à coucher vos souvenirs sur le papier?
Au départ, je n’avais absolument pas l’intention d’écrire un livre. Mais je pense que mon histoire peut aider d’autres femmes. J’essaie de montrer que, malgré tout, j’ai pu me relever, et je souhaite transmettre un message d’espoir à toutes celles qui ont été victimes de violences sexuelles.
Je n’ai pas eu à me rendre moi-même à la police, puisque mon ex-mari avait été arrêté; de plus, je disposais de toutes les preuves sous forme de photos et de vidéos. De nombreuses victimes doivent porter plainte avec bien moins d’éléments.
Pourquoi avoir choisi, après tant d’horreurs, le titre optimiste Et la joie de vivre?
Mon histoire est d’abord une saga familiale, le parcours de vie de trois générations de femmes. Ma grand-mère et ma mère m’ont transmis leur joie de vivre. Elles aussi ont traversé des épreuves: la maladie, le deuil, mais aussi le bonheur. Je crois que cette résilience est inscrite dans mes gènes. Et je voulais transmettre cette espérance. Je ne souhaitais pas que le livre porte uniquement sur le procès. Je voulais raconter le cheminement d’une vie entière, pour que l’on me comprenne mieux à travers ce parcours.
Aujourd'hui, beaucoup vous considèrent comme une véritable icône de la lutte des femmes. Comment gérez-vous cette notoriété?
Plutôt bien, car je sais d’où je viens et qui je suis. Je garde les pieds sur terre et ne me sens pas du tout comme une icône. Plutôt comme quelqu’un qui a éveillé des consciences. «Eveilleuse de conscience», comme m’a appelée un historien français, me correspond davantage qu’«icône».
Lorsque vous étiez moins connue, certains affirmaient sur les réseaux sociaux qu’il était impossible que vous n’ayez rien remarqué des viols, malgré les somnifères que votre ex-mari mélangeait à votre nourriture. Cela vous a-t-il blessée?
Oui, ça, ça m’a profondément blessée que l’on mette ma parole en doute.
Il n’y avait que quelques réflexes corporels, mais ce n’étaient pas des manifestations de plaisir, comme l’a prétendu une avocate de la défense; selon les experts, il s’agissait de réflexes inconscients de douleur, mon corps drogué étant maltraité. Les réseaux sociaux sont pleins de haine et de colère, il ne faut pas y prêter attention.
Ces doutes et insinuations ne dépassaient-ils pas votre cas personnel, en remettant plus largement en question la parole des femmes victimes de violences?
Oui, absolument. Mais de plus en plus de femmes trouvent aujourd’hui le courage de parler. J’espère que le procès d’Avignon y a contribué. En tant que victime de violences sexuelles, on se sent totalement seule, on porte la honte en soi.
Ce que l’on voyait sur les vidéos, pour moi, c’étaient des scènes de barbarie dans une société encore machiste et patriarcale. Cette mentalité doit changer.
Dans votre livre, vous décrivez un moment clé: lors d’une promenade sur la plage, vous avez compris que vous demanderiez un procès public. Comment cette décision a-t-elle mûri?
Elle a mûri en moi pendant trois ans. Il m’a fallu ce temps pour reconquérir ma vie. J’ai porté la honte bien trop longtemps. En droit français, la victime peut décider si le procès est public ou non, et j’ai renoncé à un huis clos. Le public devait savoir ce qui s’était passé. Ce n’était pas forcément un acte de courage, mais de détermination. J’avais la chance d’être très bien entourée, par mes avocats, mes enfants. Ils étaient fiers de moi.
Fiers de vous, parce que vous avez transféré la honte des femmes violées vers le camp adverse?
Je trouvais qu’il fallait savoir qui étaient les accusés, y compris leurs noms. Imaginez si aucun journaliste ni spectateur n'avait assisté au procès. La défense m'aurait humiliée malgré toutes les preuves. Un tribunal à huis clos est insupportable pour une victime. C'est pourquoi ma décision d'un procès public a eu un impact considérable: aujourd'hui, la honte retombe sur les accusés.
Durant le procès, vous êtes apparue remarquablement maîtresse de vous face aux plus de 50 accusés. D’où vous vient cette force, cette résilience?
J’ai traversé de lourdes épreuves dans mon enfance, la mort de ma mère d’un cancer, d’autres maladies, le deuil, la souffrance de mon père et de mon frère. La vie n’est pas toujours clémente. J’essaie de préserver ma dignité. Au procès, j’ai montré que je ne renoncerais pas.
Mais, comme je l’ai dit, je n’étais pas seule; mes avocats, mes enfants et des associations de victimes étaient chaque jour à mes côtés. Il faut accepter de se faire aider. Seule, je n’y serais pas parvenue.
Les nombreuses femmes qui vous applaudissaient chaque jour devant le tribunal vous ont-elles aussi aidée?
Oui, elles ont été mon salut. Tout comme les innombrables lettres que j’ai reçues de victimes du monde entier. Sans elles, je n’aurais pas tenu. Je pensais n’assister qu’aux deux premières semaines du procès, il a duré près de quatre mois. Je suis restée parce que je me sentais responsable, non seulement pour moi, mais pour toutes ces femmes qui n’avaient jamais été entendues.
Comment avez-vous perçu les 51 accusés dans la salle d’audience?
Comme un bloc, une masse. Ils étaient assis épaule contre épaule, avec des avocats qui, malgré toutes les vidéos, affirmaient qu’il n’y avait pas eu de viol. Ce fut un procès marqué par la lâcheté et le déni.
Les condamnés – aucun n’a été acquitté – sont-ils pour vous des «hommes ordinaires», comme on l’entend souvent?
Extérieurement, ce sont des hommes comme les autres; ils viennent de tous les milieux sociaux, sont célibataires ou mariés, pères de famille ou seuls. Mais seuls certains hommes choisissent le mal et, sur Internet, donnent libre cours à leurs fantasmes de toute-puissance ou passent à l’acte. Il ne faut pas mettre tous les hommes dans le même sac. Je fais confiance à l’homme avec lequel je vis aujourd’hui. Une cohabitation harmonieuse entre hommes et femmes est possible.
Le comportement de votre ex-mari, dont vous avez divorcé, est expliqué par des psychiatres par une «face B», c’est-à-dire une forme de dissociation. Est-ce que cela correspond à votre analyse?
Oui. J’ai vécu cinquante ans avec cet homme sans déceler sa perversion.
C’était un manipulateur hors pair, qui m’a droguée et maltraitée pendant près de dix ans. J’ai dû subir plus de 200 viols. C’était l’incarnation de la perversion.
Souffrez-vous encore aujourd’hui de séquelles sur le plan de la santé?
Dans les mois qui ont suivi la révélation des faits, on m’a diagnostiqué quatre maladies sexuellement transmissibles, dont le papillomavirus. En novembre 2025, j’ai dû être opérée. Un contrôle est prévu dans quelques mois, mais je vais nettement mieux. Mes trous de mémoire ont disparu.
Vous écrivez qu’un tel drame ne soude pas automatiquement une famille. Comment sont vos relations avec vos enfants aujourd’hui?
Cette affaire a été une explosion qui a tout détruit au sein de la famille. Aujourd’hui, nos relations se sont quelque peu apaisées. J’ai repris contact avec ma fille Caroline, nous nous téléphonons chaque jour.
Chacun doit trouver son propre chemin de guérison. Nous avançons, mais cela prend du temps. Et les cicatrices resteront.
Votre fille Caroline continue d’accuser son père de l’avoir abusée lorsqu’elle était enfant.
Il existe deux photos qui soulèvent des questions. Ce doute, ce soupçon, est cruel, presque pire qu’une certitude. Caroline a eu raison de porter plainte. J’espère qu’elle obtiendra des réponses. Je la soutiens dans sa quête de vérité.
Vous souhaitez rendre visite à votre ex-mari en prison – pourquoi?
Je veux le regarder dans les yeux et lui demander: pourquoi cette trahison? Pourquoi tant de destruction? Il a ravagé nos vies à tous. Et je veux une réponse claire concernant les soupçons d’inceste de Caroline.
Quel conseil donneriez-vous aux femmes qui vivent des situations similaires?
Avant tout: ne pas s’isoler! Parler, se confier, chercher de l’aide. Et, si possible, porter plainte, même sans preuves. L’essentiel est d’être entendue. Et même si l’on ne se souvient pas de la nuit des violences, une analyse capillaire peut prouver que l’on a été droguée. Le plus important est de ne pas rester dans le silence.
L’Assemblée nationale française a renforcé, après le procès d’Avignon, l’exigence de consentement aux relations sexuelles.
Les lois sont importantes. En France, le viol conjugal est désormais reconnu comme un crime. Mais il faut aussi changer les mentalités. Cela commence par l’éducation de nos enfants. Les garçons ne doivent pas être élevés comme de petits rois ou princes. Le respect envers les filles doit être le principe directeur.
Cette affaire vous a-t-elle rendue plus féministe?
Je ne suis pas une féministe radicale, j’ai 73 ans (rires). M’être opposée à un procès à huis clos était un acte féministe. Aujourd’hui, j’aspire à une vie paisible. Je laisse le combat aux femmes plus jeunes. Je leur passe le flambeau et je leur fais confiance.
2020: Dominique Pelicot est arrêté dans un supermarché de Carpentras alors qu’il filme des femmes sous leurs jupes. Sur son ordinateur, la police découvre d’innombrables photos et vidéos de violences sexuelles.
2021: Sur 70 auteurs présumés, la police parvient à en identifier 50. Le nombre de viols est estimé à plus de 200.
Septembre 2024: Ouverture du procès à Avignon. 50 hommes prennent place sur le banc des accusés. A leur droite: Gisèle Pelicot. A leur gauche: Dominique Pelicot, dans une cage en plexiglas.
19 décembre 2024: Tous les accusés sont condamnés à de longues peines de prison pour viol; Dominique Pelicot écope de la peine maximale de 20 ans. D’autres enquêtes sont en cours à son encontre pour tentative de meurtre sur deux agentes immobilières ayant aussi été droguées.
Mars 2025: Caroline Darian, fille des Pelicot, publie son deuxième livre sur la question de la soumission chimique à des fins d’abus sexuels.
Avril 2025: L’Assemblée nationale durcit le droit pénal: le consentement aux relations sexuelles devient explicitement requis.
Octobre 2025: Procès en appel d’un seul accusé à Nîmes, avec une légère aggravation de la peine.
2026: Gisèle Pelicot publie ses mémoires sous le titre Et la joie de vivre
(trad. hun)
