Les Restos du Cœur sont la cause préférée des Français. Elle les renvoie pourtant à une grande peur: celle de manquer un jour. Justement, dans l’absolu, personne ne peut se dire à l’abri de la précarité. Donner aux Restos du cœur, c’est à la fois aider son prochain et conjurer le sort. Les Restos du Cœur nourrissent le récit républicain, qui va de Victor Hugo et ses Misérables, à Coluche, leur fondateur – sa femme Véronique reprendra le flambeau.
Comme l’abbé Pierre sur les ondes de Radio Luxembourg lors de l’«hiver 54», meurtrier pour les sans-abri tant il gelait dehors, l’humoriste en salopette, conscience politique de la France populaire, lança un appel à la générosité sur Europe 1. C’était en septembre 1985. De nombreux Français, beaucoup d’immigrés aussi, n’avaient pas assez d’argent pour s’acheter à manger.
La même année, en décembre, Jean-Jacques Goldman, le surdoué de la variété, écrivait les paroles et composait la musique de ce qui devint immédiatement l’hymne des Restos du Cœur et des Enfoirés, une troupe de people mouillant la chemise. Leurs concerts caritatifs font le plein. Nul n’ignore ces paroles:
Aujourd'hui, ça ne va pas mieux. C’est même pire. Dimanche sur TF1, Patrice Douret, le président des Restos du Cœur, a tiré la sonnette d’alarme. Il manque 35 millions d’euros pour boucler l’année, soit 20% du budget. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue. L’inflation paupérise les plus démunis, le nombre des demandeurs explose, plus 22% par rapport à 2022. Les «Restos» eux-mêmes, qui achètent un tiers des produits distribués au prix du marché, ont vu leur facture doubler en quelque mois. Les dons n’ont pourtant pas diminué, mais ils ne couvrent plus les besoins: 400 000 repas par jour, à quoi s'ajoute une aide matérielle à la petite enfance.
D’où ce nouvel appel à la générosité. Les «riches» l’ont entendu. A commencer par le gouvernement, qui a annoncé le déblocage de 15 millions d’euros, sur lesquels 10 étaient toutefois déjà dans le pipeline. La grande distribution, partenaire des Restos du Cœur, a répondu présente. Carrefour a promis 1 million d’euros et l’ouverture de jours de collecte supplémentaires.
Le don le plus généreux connu du public est pour l’heure celui de Bernard Arnault: 10 millions d’euros. Sur les réseaux sociaux, des députés de la France insoumise, entre autres, ont soupçonné une opération de défiscalisation derrière la générosité du milliardaire, patron de LVMH. Il n’en est rien.
«Faillite des Restos du cœur, une hypocrisie française», titre L’Opinion, un média libéral pour qui la possible faillite des Restos du Cœur souligne «les failles de notre système socio-fiscal». «Il a beau être le plus coûteux au monde, il laisse de côté les plus fragiles et repose désormais sur la charité de la première fortune française, Bernard Arnault», relève l’éditorialiste Rémy Godeau.
Lequel s’en prend à la gauche, plus largement à la logique de redistribution tous azimuts:
«On n’a plus le droit», un gimmick qui se prête à la situation. On le retrouve dans l’éditorial de L’Alsace, qui rappelle que les Restos du Cœur fournissent 35% de l’aide alimentaire en France. Le quotidien régional reproche au gouvernement «des choix plus égalitaristes qu’égalitaires».
Une mauvaise nouvelle en appelant une autre, on apprend que la Croix-Rouge française est elle aussi dans le rouge. Et pas qu’un peu. L’ONG accuse un déficit de 45 millions d’euros. A son tour, elle appelle à l’aide.
A Carouge (GE), la Fondation Colis du Cœur, fondée en 1993, n’est pas au bord de la faillite, mais «la situation se tend», constate sa directrice, Jasmine Abarca-Golay.
Les dons et revenus divers des Colis du Cœur ont atteint quelque 6,2 millions de francs en 2022. Précision: cette somme provient en grande partie de la Fondation Partage, qui finance dans le canton de Genève toutes les associations et fondations œuvrant pour l'aide alimentaire. Les Colis du Cœur ont récolté par eux-mêmes 20% des 6,2 millions de francs.
«Il y a une belle générosité chez les donateurs, parmi eux de grandes entreprises, mais cela risque de devenir plus compliqué, quand on entend que les primes d’assurances maladie et les coûts de l’électricité vont augmenter», craint la présidente de l’association carougeoise, qui assure trois distributions par semaines.
En France, 60% des bénéficiaires des Restos du Cœur vivent avec la moitié du seuil de pauvreté, soit environ 560 euros par mois, le montant du RSA, le revenu minimum versé aux personnes arrivées en fin de droits. C’est 10% de plus que l’année dernière, relève le média Capital, citant un salarié de l’association. La jeunesse est particulièrement frappée, comme on s’en était aperçu lors de la crise Covid, lorsque de grandes queues se formaient devant des points de distribution. Les moins de 25 ans forment le gros des troupes.
Face à la crise alimentaire, Jean-Jacques Goldman, à l’honneur en cette rentrée littéraire avec une biographie consacrée à ce que cette icône des années 80 incarne pour toute une génération, sortira-t-il de sa retraite, lui dont le silence ajoute à sa gloire?