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France: les maires élus en banlieue au centre de l'attention

Le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagyaoko (France insoumise). 21 mars 2026.
Le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagyaoko (France insoumise). 21 mars 2026. image: afp

«C'est ça qui nourrit le RN»

Vivant à Trappes, en banlieue parisienne, le politologue et romancier Rachid Benzine réagit à l'élection des nouveaux maires issus de l'immigration aux municipales françaises. Les polémiques s'enchaînent.
24.03.2026, 18:4124.03.2026, 20:25

Les élections municipales en France ont vu l'élection d'une douzaine de nouveaux maires, hommes et femmes issus des immigrations maghrébine et subsaharienne. Nous avons demandé à Rachid Benzine, politologue et écrivain, chercheur associé au Fonds Paul Ricoeur, dont le dernier roman paru est L'homme qui lisait des livres (Juillard, 2025), sa vision des choses.

Ni Jean-Luc Mélenchon, ni le macroniste Gabriel Attal, ni les médias en général ne sortent indemnes de son analyse, toujours teintée d'humanisme. Né de parents marocains, ayant grandi et vivant toujours à Trappes, en grande banlieue parisienne, Rachid Benzine est l'un de ceux dont le regard sur la France compte.

Puis-je vous demander, vous qui êtes aussi issu de l'immigration par vos parents marocains, ce que l'élection des ces maires peut représenter pour les habitants des «quartiers», comme on dit parfois?
Rachid Benzine: Ce qu'on observe, c'est ce que j'appelle le «populisme de classe invisible»: des classes populaires élisent leurs représentants, mais ce processus démocratique normal est systématiquement lu à travers le prisme de l'origine ethnique plutôt que de la classe. Ces élections représentent d'abord une reconnaissance démocratique: des citoyens français élisent des représentants qui leur ressemblent.

«Pour les habitants de ces villes, souvent issus de l'immigration, c'est la fin d'une invisibilité politique qui durait depuis cinquante ans»

La question que je vous pose vous agace-t-elle?
Interrogeons les impensés de la question elle-même. Pourquoi demande-t-on ce que cela représente «pour les habitants des quartiers», comme si ces élections ne concernaient qu'une partie de la France, «là-bas», et non la République entière?

«On ne pose jamais la question: "Qu'est-ce que l'élection d'un maire blanc représente pour les habitants blancs?" L'origine n'est visible, interrogée, que quand elle n'est pas blanche»

Par ailleurs, on parle de «progression» comme si c'était nouveau. Des maires issus de l'immigration, il y en a depuis les années 1980. Ce qui change, c'est peut-être qu'ils ne se cachent plus. Enfin, ces maires sont élus dans des villes populaires, Saint-Denis, Creil, Sarcelles, jamais à Neuilly. La question de l'origine cache souvent la question de classe. Ce sont des classes populaires qui élisent des représentants des classes populaires. C'est d'abord ça, la nouveauté.

N'assiste-t-on pas à un situation en soi tout à fait normale, où des personnes, venant elles-mêmes d'un bassin de Français issus de l'immigration, important dans les banlieues, sont élues maires de leur commune? C'est d'ailleurs loin d'être la première fois que des personnes issues des immigrations précitées sont élues au poste de maire.
Oui, c'est tout à fait normal. Démocratiquement: des citoyens élisent des représentants issus de leur bassin démographique. Historiquement, l'historien Gérard Noiriel a montré que toutes les vagues d'immigration ont produit des élus locaux.

«Les Italiens, les Polonais ont été maires dans les années 1930-1950. La différence, c'est qu'ils sont devenus invisibles, c'est-à-dire blancs»

Aujourd'hui, les Maghrébins et les Africains restent visibles, marqués comme «issus de l'immigration» même à la troisième génération. Donc oui, c'est normal. Mais le fait qu'on pose la question, qu'on interroge cette «normalité» révèle que, socialement, ce n'est pas encore perçu comme tel. Si c'était vraiment normal, on ne poserait pas la question.

Moroccan writer Rachid Benzine poses during a photo session in Paris on August 25, 2025. (Photo by Xavier GALIANA / AFP)
Rachid Benzine, 25 août 2025.Image: AFP

L'insoumis Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, 150 000 habitants, parle de l'émergence d'une «nouvelle France». Cette expression, reprise au leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, ne nourrit-elle pas le narratif du Rassemblement national, celui d'un «grand remplacement»? L'ancien premier ministre macroniste Gabriel Attal a affirmé mardi matin sur France Inter que la «nouvelle France», en tant qu'argument porteur d'une «ethnicisation du débat public», était la «négation de la France», un «carburant et un tract pour le Rassemblement national». Qu'en pensez-vous?
Ce qui nourrit le Rassemblement national, ce n'est pas Bally Bagayoko. C'est le refus de traiter ces élus comme des élus normaux. Gabriel Attal dénonce l'ethnicisation du débat public? Mais c'est exactement ce qu'il fait.

«Gabriel Attal transforme une élection démocratique en menace raciale. Mélenchon fait la même chose, mais à l'envers»

L'expression «nouvelle France» essentialise: il y aurait une France «ancienne», blanche, et une France «nouvelle», diverse. Résultat: ces maires ne sont jamais juste des maires. Toujours des symboles. Frantz Fanon (réd: penseur majeur de l'anticolonialisme) l'avait écrit: quoi que fasse le Noir, il est toujours «en excès ou en défaut». S'il se tait, il n'existe pas. S'il parle, il ethnicise. Il ne peut jamais être à la juste place. Attal et Mélenchon pratiquent la même assignation, juste avec des signes opposés. Et c'est cette assignation permanente qui nourrit le RN. Pas la fierté des élus. Ce que ces maires veulent, c'est gouverner leur ville. Pas être le champ de bataille symbolique d'Attal et Mélenchon.

L'élection d'un maire, homme ou femme, issu de la diversité subsaharienne ou maghrébine est-elle différente, dans la vision générale, que l'élection d'une personne issue d'une immigration portugaise ou espagnole, par exemple? On pourrait élargir la question aux personnes issues des immigrations albanaise et kosovare.
Oui, c'est très différent. La différence, c'est la race. Quand je dis «race», je ne parle pas d'une réalité biologique, les races n'existent pas scientifiquement. Je parle d'une construction sociale, un système de classification qui assigne des personnes à des catégories en fonction de leur apparence physique et qui produit des effets bien réels: discriminations, assignation à l'origine, violence symbolique. Comme l'a écrit la sociologue Colette Guillaumin:

«La race n'existe pas. Mais elle tue»

Les immigrations européennes, portugaises, espagnoles, italiennes, sont devenues invisibles parce qu'elles sont blanches. Les Italiens, appelés «métèques» et «sales ritals» dans les années 1930, sont aujourd'hui perçus comme «Français de souche». Ils ont été «blanchis».

Alors que les Arabes et les Noirs?
Les Maghrébins et les Subsahariens ne peuvent pas l'être. Ils restent visibles, marqués, assignés à l'origine, même à la troisième génération. C'est dû à la couleur de peau et à l'histoire coloniale.

«Pour les Albanais et les Kosovars, il y a un autre facteur: la religion. Même blancs, s'ils sont musulmans, ils restent suspects. L'islamophobie s'ajoute au racisme»

Donc oui, toutes les immigrations ne sont pas traitées de la même façon. Et ce n'est pas une question de temps. C'est une question de racialisation. On pourrait appeler ça le «seuil de blanchité démocratique»: une frontière raciale invisible qui détermine quelles immigrations peuvent accéder à la normalité politique et lesquelles restent perpétuellement marquées comme étrangères.

Certains craignent que l'élection de personnes issues de la diversité à des postes de maires, qui sont ceux de l'enracinement local, crée ou accentue un phénomène communautariste, voire islamiste. Cette crainte vous paraît-elle fondée?
Ce qu'on observe ici, c'est du «communautarisme projectif»: on attribue à des élus racisés des intentions communautaristes avant même qu'ils aient gouverné, alors que les mêmes pratiques sont considérées comme normales pour des élus blancs. Cette crainte n'est pas fondée. Elle est fondatrice. Elle fonde l'exclusion symbolique de ces maires avant même qu'ils aient gouverné. Retournons la question: pourquoi pose-t-on cette question pour eux et jamais pour les autres? Un maire blanc élu à Neuilly ou dans le 16e arrondissement n';est jamais soupçonné de «communautarisme blanc» ou de défendre uniquement les intérêts des classes supérieures blanches. Pourtant, c'est exactement ce qu'il fait.

«Tout maire défend les intérêts de sa commune, de ses électeurs, de son bassin démographique. C'est ça, la démocratie locale. Mais quand un maire issu de l'immigration le fait, on appelle ça "communautarisme"»

Que comprenez-vous derrière de mot de «communautarisme»?
En l'espèce, j'y vois un épouvantail sans contenu précis. Qu'est-ce que le communautarisme exactement? Si c'est défendre les intérêts de sa communauté, alors tous les maires sont communautaristes. Si c'est imposer une préférence religieuse ou ethnique dans la gestion publique, c’est contraire aux valeurs républicaines et dans ce cas, c’est répréhensible. Historiquement, chaque vague d'immigration a suscité la même peur. Les Italiens dans les années 1930: «des mafieux, des catholiques romains qui vont imposer le Vatican contre la laïcité française». Les Polonais: «trop catholiques, ils vont obéir au pape plutôt qu'à la République».

Et aujourd'hui, les Maghrébins et Africains?
«Des islamistes qui vont imposer la charia dans les mairies». Même schéma, même fantasme. Les Maghrébins et Africains restent racisés, donc le fantasme persiste. Ce n'est pas une crainte rationnelle. C'est une projection raciste qui empêche de voir ce que ces maires font réellement ou s’apprêtent à faire: gouverner des villes, gérer des budgets, rendre des services publics. Exactement comme tous les autres maires.

«La vraie question n'est pas: vont-ils faire du communautarisme? La vraie question est: pourquoi refuse-t-on de les voir comme des maires normaux?»

Le discours sur la promotion de la diversité n'est-il pas à double tranchant? Il encourage légitimement les personnes issues de l'immigration à saisir les opportunités, mais n'entretient-il pas une forme d'altérité négative, en ce que l'on s'auto-désigne «pas comme les autres» ou «différents des autres»?
Oui, c'est à double tranchant. «Diversité» est devenu un euphémisme pour dire «non-blanc». On ne parle jamais de «diversité» pour des personnes blanches. Résultat: c'est une assignation permanente à l'altérité. On ne peut jamais être «juste français», toujours «français de la diversité». C'est l'impossibilité de devenir invisible.

«On compense alors par la "célébration de la diversité". Mais cette célébration est un piège. C'est ce que j'appelle "l'assignation par célébration"»

C'est-à-dire?
En célébrant constamment votre différence, on vous empêche d'accéder à la normalité. Elle rappelle en permanence qu'on n'est pas normal, qu'on est différent, qu'on est autre. On célèbre la différence au lieu de permettre la normalité. Et c'est exactement ce que produit le discours sur la diversité: une reconnaissance qui enferme au lieu de libérer. Il faut distinguer deux choses. D'un côté, la revendication: des personnes qui choisissent de mettre en avant leur histoire, leurs origines, leur parcours. C'est un acte politique, un refus de l'invisibilité imposée. De l'autre, l'assignation: quand ce sont les institutions, les médias, les entreprises ou les entrepreneurs identitaires qui vous désignent comme «diversité» sans vous demander votre avis. Ce n'est pas la même chose. La première est une affirmation de soi. La seconde est une catégorisation par les autres. Le problème, c'est que le discours sur la diversité mélange tout.

En quoi le discours sur la diversité mélange-t-il tout?
Il prétend célébrer la revendication, mais il pratique l'assignation. Résultat: même les personnes qui ne se définissent pas par leurs origines se retrouvent assignées à la catégorie «diversité». Elles ne peuvent jamais être juste des maires, des députés, des citoyens. Elles sont toujours des «maires issus de la diversité», des «députés de la diversité».

«La diversité, c'est l'impossibilité de devenir invisible. C'est être condamné à être toujours visible, toujours différent, toujours autre. Même quand on ne le veut pas»

Vous avez écrit sur votre Facebook un texte en forme de nouvelle suite aux élections municipales françaises. Une adolescente, métissée, cheveux sans voile, est avec sa grand-mère en foulard, dans un train allant de Trappes à la gare Montparnasse à Paris, votre ligne. L'adolescente est fière et heureuse de l'élection de ces nouveaux maires. En quelques mots, qu'avez-vous voulu exprimer à travers ce texte très touchant mêlant les générations?
Cette scène n'est pas fictive. Elle existe. Cette grand-mère existe, cette petite-fille existe, ce train de 7h15 existe. Je l'ai pris mille fois. Trappes-Montparnasse. Quarante minutes. De la banlieue invisible vers le centre visible. Et dans ce wagon bondé, il y a toujours des femmes comme elle, des adolescentes comme elle. Ce texte mêle littérature et analyse parce que ce sont les deux modes d'intervention que je trouve efficaces pour déplacer la focale de nos représentations.

«La littérature s'adresse à l'intime. Elle est incarnée. Dans une société où tout est devenu argument de camp, la littérature touche là où l'idéologie ne peut plus entrer»

L'analyse permet de donner un éclairage à ce que nous vivons. Mais voilà: l'analyse seule a de plus en plus de mal à opérer dans une société polarisée.

Quels rôles jouent ici cette grand-mère et sa petite-fille de 15 ans?

«Quand je décris cette grand-mère, foulard, mains usées, soixante-dix ans, je ne fais pas que décrire. Je donne corps à cinquante ans d'absence et d'invisibilité politique»

Le sociologue Abdelmalek Sayad appelait ça la «double absence»: absent du pays qu'on a quitté, absent du pays où l'on vit. Cette grand-mère, c'est ça. Et quand sa petite-fille, quinze ans, cheveux attachés, téléphone à la main, lui montre sur l'écran Imène Souid, réélue à Orly, dans le Val-de-Marne, ce n'est pas juste de la fierté.

C'est quoi en plus?
C'est la fin de cette absence. Ces deux casquettes, universitaire et romancier, me permettent d'ouvrir un espace de réflexion et de dialogue que les débats dans la société et sur les réseaux sociaux referment immédiatement.

«La littérature permet de dire ce que l'analyse ne peut pas: que derrière les statistiques sur les maires issus de la diversité, il y a des grand-mères qui ont passé cinquante ans invisibles et des petites-filles qui découvrent enfin qu'elles ont une place dans cette République»

Ce texte, c'est aussi un témoignage d'une certaine France que j'aime et que j'espère. Une France qui n’a pas peur de se regarder en face. Une France fraternelle.

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