Un revers cuisant a touché le Kremlin la semaine dernière alors qu'il est déjà enchevêtré dans un amas de difficultés: l'armée russe ne parvient pas, pour l'instant, à atteindre ses objectifs opérationnels dans la province de Koursk, au sud de la Russie, et à repousser les troupes ukrainiennes.
Parallèlement, l'avancée russe dans le Donbass s'est également enlisée: les troupes de Poutine sont actuellement prises au piège et subissent, chaque jour, de très lourdes pertes. La situation est certes toujours délicate pour l'Ukraine, mais l'armée russe est actuellement exactement là où le commandement militaire de Kiev voudrait qu'elle soit.
Une énorme boule de feu a illuminé le ciel russe dans la nuit de mardi à mercredi, il y a une semaine, lorsqu'un essaim de drones ukrainiens s'est abattu sur un dépôt de munitions de l'armée russe près de la petite ville de Toropets, dans l'ouest de la Russie. Tout était là: des explosions, une onde de choc massive et un grand champignon de feu qui grandit lentement vers le ciel. Les images de l'incendie sont visibles depuis l'espace, et les sismographes des stations de surveillance sismique ont mesuré des secousses de 2,8 sur l'échelle de Richter.
Il s'agit probablement des plus grandes pertes matérielles que l'armée russe ait dû subir d'un seul coup dans cette guerre, estiment les experts militaires occidentaux.
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Le Kremlin a réagi, mercredi, en affirmant que tous les drones ukrainiens avaient été abattus par la défense aérienne. Mais les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent que certains drones kamikaze ont dû trouver leur cible. Des missiles et des munitions d'artillerie étaient, sans doute, également stockés dans le dépôt. Un missile Iskander, par exemple, peut, à lui seul, coûter jusqu'à deux millions de francs à produire.
New @Maxar 📸 satellite images showing the aftermath of this morning's large-scale Ukrainian drone attack on an ammunition depot in Toropets, Russia, about 240 miles west of Moscow, that triggered massive explosions.
— Christopher Miller (@ChristopherJM) September 18, 2024
Pics 1, 3: Before, Sept. 7
Pics 2, 4: Aftermath, Sept. 18 pic.twitter.com/HmwL9dBIQD
Mais quelle est la stratégie de l'Ukraine? Kiev voit bien sûr que la Russie dispose d'une plus grande capacité en termes de personnel, de munitions et d'équipement militaire. Pour compliquer les choses, rappelle le président Volodymyr Zelensky, l'armée ukrainienne ne reçoit pas suffisamment d'armes, d'équipements et de munitions de l'Ouest pour armer ses troupes entraînées.
Ainsi, tandis que Poutine lance sans cesse – et au prix de lourdes pertes – des vagues d'hommes au front, le commandement de l'armée ukrainienne doit choisir les champs de bataille avec soin de manière que le rapport d'usure soit le meilleur possible en faveur de l'Ukraine. Cela signifie que l'armée de Kiev se bat là où elle peut éliminer le plus grand nombre possible d'envahisseurs russes tout en perdant le moins possible de ses propres forces et de son matériel.
Ce plan fonctionne pour le moment dans la région russe de Koursk et dans l'est de l'Ukraine. Même si c'est actuellement l'armée russe qui est à l'offensive dans le Donbass, les formations ukrainiennes se sont repliées sur une ligne qui peut au moins être bien défendue.
Le plan ukrainien n'a en fait guère d'alternatives, mais il n'est pas non plus sans risque: car l'armée russe avance sur Pokrovsk et la ville est désormais à portée d'artillerie. L'armée ukrainienne a même abandonné l'idée de défendre de nombreux villages et quelques petites villes à l'est de Pokrovsk, et s'est repliée sur une ligne de défense bien établie – la dernière à Donetsk. Si la Russie s'empare de Pokrovsk et surtout de la route reliant la ville à Kramatorsk, il est probable que les troupes de Poutine puissent occuper complètement l'oblast de Donetsk.
Mais on est encore loin du compte. Jusqu'à 60 000 personnes vivaient à Pokrovsk avant le début de la guerre – une grande partie d'entre elles ont été évacuées par l'armée ukrainienne. La ville pourrait devenir, pour la Russie, un carnage plus important que Bakhmout. Déjà dans sa position actuelle, la Russie perdrait, selon les informations des services secrets occidentaux, plus de 1100 soldats par jour à travers toute la guerre – un tribut de sang exorbitant.
Bien sûr, une percée russe serait fatale à l'Ukraine, mais pour le moment, elle tient bon et occupe une bonne position stratégique – si elle peut organiser un approvisionnement suffisant en matériel et en munitions.
Et la situation ne sera pas plus facile pour la Russie cet automne. Dans quatre à six semaines, la phase de boue automnale – la «raspoutitsa» – sera de retour, ce qui rendra probablement la tâche beaucoup plus difficile à toutes les parties attaquantes. Poutine n'a plus beaucoup de temps s'il veut obtenir des succès opérationnels rapides.
C'est peut-être aussi la raison pour laquelle le président russe a fixé l'objectif de reconquérir la province de Koursk d'ici octobre. Cet objectif n'est pas non plus réalisable. Le commandement militaire russe a certes réussi à amener des unités de troupes sur le nouveau front dans le sud de la Russie et le rapport de force dans la région serait désormais relativement équilibré.
Mais jusqu'à présent, la contre-offensive russe à Koursk n'a guère permis à la Russie de gagner du terrain, bien que Poutine ait partiellement déployé des troupes d'élite dans la région. L'offensive ukrainienne de Koursk a commencé début août et les Ukrainiens ont maintenant eu de nombreuses semaines pour fortifier leurs positions. La fameuse raspoutitsa pourrait, là aussi, faciliter la défense du terrain gagné par l'armée ukrainienne.
Du point de vue ukrainien, le rapport entre les pertes ukrainiennes et russes n'est pas mauvais dans le sud de la Russie. L'avancée ukrainienne est, en outre, une source d'irritation pour Poutine pour des raisons politiques. Après tout, c'est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que le territoire russe est occupé par une armée étrangère. C'est une épine dans le pied du maître du Kremlin, qui ne disparaîtra probablement pas dans un avenir proche.
C'est finalement aussi la pression politique intérieure qui a poussé Moscou à transférer des forces vers le sud de la Russie. Ce qui a impliqué de dégarnir une partie du front. Ainsi, lorsque Zelensky affirme que «tout se déroule comme prévu» à Koursk, c'est vrai pour l'instant. Mais il sera décisif que les troupes ukrainiennes conservent leurs positions à Koursk jusqu'à la raspoutitsa, afin de pouvoir encore mieux fortifier le terrain occupé lorsque les attaques russes diminueront en raison des conditions météorologiques.
L'avenir de l'Ukraine n'est donc pas aussi sombre qu'il n'y paraissait parfois ces dernières semaines. Kiev reste néanmoins sous pression et dépend avant tout de nouveaux paquets d'aide en provenance des Etats-Unis. Mais ce sont justement ces succès opérationnels que Zelensky souhaite probablement présenter à Washington, où il est en voyage ce début de semaine, afin de convaincre le président américain Joe Biden que d'autres investissements américains en valent la peine.
En plus de minimiser ses propres pertes sur les deux sections centrales du front, l'Ukraine montre clairement qu'elle peut combattre efficacement les aérodromes, les installations militaires et les dépôts russes en attaquant des dépôts de munitions comme à Toropets. Cela offre à Zelensky un argument supplémentaire pour que ses soutiens occidentaux abandonnent la limite qu'ils ont fixée à l'usage de leurs armes. En effet, Kiev ne peut pas employer les missiles occidentaux pour frapper des cibles en Russie. Mais cela pourrait changer.
Les attaques ukrainiennes montrent en outre que le pays attaqué ne cesse de s'améliorer, notamment en matière de développement de drones. L'Ukraine est en mesure d'envoyer de plus en plus régulièrement des essaims entiers de drones Kamikaze en direction de la Russie.
Même si la défense aérienne russe parvient à en abattre un grand nombre, ces attaques causent des pertes pour Moscou, car les missiles d'interception sont plus chers que les drones. Pour Poutine, les drones vont donc aussi devenir un problème – économique et militaire – de plus en plus important.
Traduit et adapté de l'allemand par Léa Krejci