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Guerre contre l'Ukraine

Comment Poutine a envoyé 15 000 Népalais dans l'enfer du front

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Des activistes ont protesté le 5 février devant l'ambassade de Russie à Katmandou, la capitale népalaise. Elles demandent le retour des Népalais recrutés pour la guerre en Ukraine.Image: keystone

Comment Poutine a envoyé 15 000 Népalais dans l'enfer du front

Le Népal est l'un des pays les plus pauvres du monde et le taux de chômage y est très élevé. Cette offre d'emploi de la Russie a donc de quoi séduire: s'engager dans l'armée pour combattre l'Ukraine en échange d'une coquette somme d'argent. Mais de nombreux Népalais déchantent une fois au front.
25.02.2024, 18:5926.02.2024, 08:31
Salome Woerlen
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Ce n'est un secret pour personne: Moscou a du mal à recruter des soldats pour sa guerre contre l'Ukraine, qui dure depuis bientôt deux ans. Les jeunes, les plus âgés, les malades et même les détenus sont enrôlés pour aller servir leur patrie.

La détresse de la Russie ne s'arrête pas là: sur TikTok, elle tente de recruter des étrangers sans perspectives. Ainsi, des milliers de Népalais auraient déjà été envoyés au front comme chair à canon.

L'horreur à Bakhmout

Pendant des années, Ramchandra Khadka, 37 ans, a cherché du travail dans son pays natal, le Népal. Sans succès. Jusqu'à ce qu'on lui offre la possibilité de rejoindre l'armée russe dans sa lutte contre l'Ukraine – et qu'il accepte.

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Le job, il le connaissait, lui qui avait déjà combattu par le passé. Il raconte son expérience, avec les rebelles maoïstes, puis avec les forces de l'Otan en Afghanistan dans les années 90, à la chaine américaine CNN.

En septembre dernier, il a entamé son voyage en Russie. A son arrivée à Moscou, il a suivi une formation de deux semaines avant d'être envoyé directement à Bakhmout – l'une des villes les plus disputées de l'est de l'Ukraine. Là-bas, la réalité l'a frappé de plein fouet. C'était différent du Népal, différent de l'Afghanistan.

Au Népal et en Afghanistan, il se battait pour une cause. En Ukraine, il a combattu seulement pour lui-même. Il n'était pas d'accord avec les intentions russes:

«Ce n'est pas bien d'envahir un autre pays. Tout le monde a le droit de vivre. Tous les Etats devraient respecter la souveraineté nationale. C'est injuste de tuer des gens de manière aussi odieuse».
Khadka im Gespräch mit einem CNN-Reporter.
Khadka discute avec un reporter de CNN.Image: Screenshot youtube CNN

En désespoir de cause, il s'est tout de même engagé dans l'armée. Une décision qu'il regrette aujourd'hui:

«Je ne me suis pas engagé pour le plaisir. Au Népal, il n'y avait pas d'opportunités professionnelles. Mais en y repensant, ce n'était pas la bonne décision. Nous n'avions pas réalisé que nous serions envoyés si vite au front et à quel point la situation y serait terrible».

Il ne reste plus grand-chose de Bakhmout, raconte Khadka. La nature, ainsi que presque toutes les maisons auraient été détruites.

«La situation là-bas est si terrible qu'on a envie de pleurer»

Khadka a été déployé deux fois à Bakhmout et y a passé un mois au total, jusqu'à ce qu'une balle le blesse à la hanche lors de sa deuxième mission. Des camarades l'auraient tiré derrière la ligne de front, raconte-t-il. C'est là qu'il aurait à nouveau été touché par les éclats d'une bombe à fragmentation. Chanceux dans son malheur, il s'est remis de ses blessures et a pu rentrer chez lui.

Offres russes alléchantes

Plusieurs sources – dont des mercenaires de retour au pays – estiment à 15 000 le nombre de Népalais dans l'armée russe, rapporte CNN. Un chiffre qui s'explique probablement par l'offre alléchante imaginée l'an dernier par le gouvernement russe pour les combattants étrangers.

Elle comprend un salaire mensuel d'au moins 2000 dollars et – après une année de service ou parfois immédiatement – un passeport russe. Pour les Népalais, ces deux éléments sont extrêmement séduisants: avec un produit intérieur brut de 1336 dollars par habitant (année 2022), le Népal est l'un des pays les plus pauvres du monde. Il arrive à la huitième position depuis la fin du classement de Henley et Partners sur la liberté de voyager. Le passeport népalais ne permet en effet de se rendre que dans 40 pays sans visa, contre 190 pour le passeport suisse.

A cela s'ajoute le fait que la plupart des Népalais se sont vu promettre un travail d'«aide» et non de combattant, selon la chaîne de radio américaine NPR qui a interviewé des mercenaires. L'offre est donc alléchante – en particulier pour les hommes âgés de 15 à 29 ans. Le taux de chômage dans cette tranche d'âge s'élève à 19,2% au Népal.

Atit Chettri, 25 ans, est lui aussi tombé sur une offre des Russes sur TikTok. Il a postulé et a reçu une réponse en quelques minutes, raconte-t-il à Al Jazeera. Un agent russe lui aurait promis un salaire de 3000 dollars par mois, mais lui en aurait d'abord demandé 9000 pour le voyage.

Nepalesische Söldner beim Training in Russland. TikTok Video.
Une vidéo TikTok montrant des mercenaires népalais pendant un entraînement en Russie.Image: CNN Youtube Screenshot

Un investissement dans un avenir meilleur, s'est dit Chettri et il a accepté. Quatre jours plus tard, il tenait son billet d'avion et un visa de touriste entre les mains. Le 21 octobre 2023, son voyage l'a conduit via Dubaï - et après un petit incident - à Moscou.

«L'agent m'avait demandé de l'appeler si j'avais des problèmes avec le service de l'immigration. Celui-ci m'a retenu un moment, mais m'a laissé repartir immédiatement après que j'ai contacté mon agent.»

Un autre mercenaire népalais a raconté à Al Jazeera son voyage avec 30 compatriotes pour Moscou. A son arrivée, il aurait dû, comme tous les autres, signer un contrat d'un an.

Au début, cela semblait en valoir la peine. Bharat Shah, 36 ans, travaillait comme agent de circulation à Dubaï pour 650 dollars par mois, détaille Al Jazeera. Peu après son arrivée en Russie, il a effectué un virement unique de 1900 dollars vers son pays d'origine. Mais la joie aura été de courte durée: le 26 novembre, il est mort au combat. Le trentenaire laisse derrière lui une femme, un fils de quatre ans ainsi qu'une fille de deux mois qui ne l'aura jamais connu.

Le prix à payer ne vaut pas le coup

Pour de nombreux Népalais, la réalité brutale ne commence que lorsqu'ils atteignent le front. Ram Sharma (nom d'emprunt) a fui la Russie après trois mois. Il témoigne, toujours sur CNN:

«Quand on voit les images atroces sur le front, quand on voit ses amis mourir à côté de soi, quand on sait que les chances de survie sont très faibles... on se rend compte que l'argent n'en vaut pas la peine. C'est pour ça que j'ai fui».

Il ne touchera probablement jamais ce qu'il aurait dû gagner pendant son engagement dans l'armée. Ram Sharma peut certes accéder à son compte bancaire russe depuis son téléphone portable, mais il doute de pouvoir transférer l'argent à l'étranger.

Bimal Bhandari (autre nom d'emprunt), 32 ans, a eu moins de chance. Depuis un lit d'hôpital russe, il témoigne de son évasion ratée. Il s'était adressé avec un camarade à un agent népalais en Russie. Celui-ci aurait dû organiser leur fuite pour 3000 dollars par personne. Les deux hommes ont pris le risque de marcher 17 kilomètres dans la neige jusqu'aux genoux par -19 degrés, jusqu'à atteindre un lieu de rendez-vous. Mais plutôt que d'y retrouver la personne à qui ils avaient fait confiance, ils ont été arrêtés par les gardes-frontières russes. Aujourd'hui, Bhandari se remet d'une hypothermie, après quoi il sera renvoyé au front.

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Un militaire de la 200e brigade de fusiliers motorisés de la Garde de la Flotte russe du Nord tire un mortier.Image: www.imago-images.de

Un autre Népalais, désormais prisonnier de guerre en Ukraine, met en garde ses semblables dans une vidéo partagée sur X:

«L'argent et le passeport ne font pas tout. Au Népal, vous vivez comme des gens bien»

Un Népalais témoigne: il combattait en Ukraine pour la Russie

Vidéo: watson

«De véritables boucliers humains»

Peu importe à qui les mercenaires népalais ont à faire, ils racontent tous la même chose: ils n'ont pratiquement pas reçu de formation en arrivant en Russie. Beaucoup comprennent pourquoi après coup: ils ne servent en fait que de chair à canon. Ce sont surtout les Népalais, les Tadjiks et les Afghans qui sont envoyés directement au front, selon un mercenaire cité par Al Jazeera. Pendant ce temps, les Russes resteraient en retrait:

«Les Russes nous commandaient simplement depuis l'arrière du front. Nous étions de véritables boucliers humains».

Les témoignages recueillis par CNN vont dans le même sens:

«Ce sont les Népalais et d'autres combattants étrangers qui se battent sur le front des zones de guerre. Les Russes, eux, se positionnent quelques centaines de mètres en arrière, en soutien».

Ces autres combattants étrangers viendraient principalement du «Sud global»: Afghanistan, Inde, Congo, Egypte. Tous ne comprenaient pas le russe. Un élément qui peut avoir des conséquences mortelles sur le champ de bataille, raconte Khadka.

«Parfois, on ne sait même pas où aller ni par quel chemin»

Il communiquait la plupart du temps avec ses officiers russes par des applications de traduction vocale ou simplement par des signes de la main. Mais sur le front cela ne sert pas à grand-chose.

Intervention gouvernementale

Le gouvernement estime quant à lui qu'environ 200 Népalais seulement ont rejoint l'armée russe, écrit le journal The Annapurna Express.

Des entretiens menés par CNN avec des fonctionnaires et des familles concernées indiquent toutefois un nombre bien plus élevé. L'ancienne ministre des Affaires étrangères Bimala Rai Paudyal articule un chiffre qui se situe plutôt entre 14 000 et 15 000. Elle demande des précisions à Moscou:

«Le gouvernement russe doit bien disposer des données sur le nombre de combattants étrangers qui ont rejoint l'armée et sur le nombre de Népalais qui se battent pour son compte».

Autre indice de la présence massive de soldats népalais en Russie: la grande quantité de familles désespérées qu'ils laissent derrière eux. CNN s'est entretenue avec Kritu Bhandari, politicienne et activiste sociale qui préside un groupe de proches. Elle aurait reçu plus de 2000 demandes d'aide au cours des dernières semaines. Dans la majorité des cas, le contact a été perdu avec un mari, un fils ou un frère partis en Russie. Les demandes portent aussi souvent sur le retour à la maison des mercenaires.

Même si le gouvernement népalais semble sous-estimer le phénomène, il souhaite protéger ses ressortissants: selon l'agence de presse Reuters, il a interdit début janvier de se rendre en Russie pour des raisons professionnelles et a demandé à Moscou de cesser son recrutement.

Amrit Bahadur Rai, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a déclaré à Al Jazeera:

«Nous sommes en contact régulier avec le gouvernement russe et nous lui avons demandé la liste des recrues népalaises afin de les renvoyer et de rapatrier les corps rapidement».

A ce jour, la Russie ne s'est pas exprimée publiquement sur aucune des demandes népalaises.

Pour Ramchandra Khadka, 37 ans, qui a pu rentrer dans son pays parce qu'il était blessé, il ne reste plus qu'à prier. Devant un temple en plein centre de Katmandou, il allume des bougies pour ses camarades partis combattre. Selon CNN, son seul souhait est qu'ils survivent à cette guerre brutale.

(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)

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