Un pari sur l'Ukraine révèle quelque chose d'«extrêmement préoccupant»
Les médias, les experts et même des gouvernements se fient à ses cartes et analyses sur la guerre en Ukraine. L’Institute for the Study of War, en abrégé ISW, compte parmi les sources d’information sur les conflits les plus importantes au monde.
L’institut renommé basé à Washington est désormais confronté à un sérieux problème de crédibilité. A l’origine, un incident survenu le mois dernier, et la manière dont l’institut y a réagi.
Une prise de territoire infirmée
Ce jour-là, des utilisateurs de la plateforme de paris en ligne Polymarket avaient misé des sommes élevées sur la prise par les troupes russes, avant la soirée, de la ville de Myrnohrad, dans l’est de l’Ukraine. Pour le règlement de ces paris, Polymarket s’appuie notamment sur les cartes publiées par l’ISW.
Peu avant la clôture du pari, sur la carte de l’ISW, un point stratégiquement important de Myrnohrad a soudain été signalé comme étant sous contrôle russe, alors qu’aucun indice fiable ne le confirmait. Polymarket a interprété cette modification comme une prise de territoire et a procédé aux paiements, permettant à certains utilisateurs de réaliser des gains importants. Au total, 1,3 million francs auraient été misés.
Le lendemain matin, la modification avait disparu. Deux jours plus tard, l’ISW expliquait dans un communiqué qu’il s’agissait d’une modification «non autorisée». Peu après, le nom d’un collaborateur de l’ISW chargé des données géographiques avait disparu du site internet.
C'est le magazine en ligne Responsible Statecraft qui a rapporté l’affaire. Le portail appartient au Quincy Institute for Responsible Statecraft, un think tank de politique étrangère basé à Washington. Le magazine s’appuie, pour cela, sur des enquêtes de 404 Media, un média spécialisé dans l'actu technologique qui avait été le premier à rendre l’affaire publique.
Une enquête insuffisante
Le 17 novembre dernier, l’ISW a expliqué que dans la nuit du 15 au 16 novembre, une modification non autorisée et non approuvée avait été apportée à sa carte de l’Ukraine, avant d’être supprimée à nouveau avant le début de la journée habituelle de travail. Cette modification n’avait eu aucune incidence sur les cartes officielles ni sur les analyses de l’ISW.
Contacté, l’institut s’est contenté d’envoyer une réaction générale. Il explique:
L’ISW ajoute qu’il a pris conscience que:
L’ISW n’a pas répondu à la question concernant l’analyste qui avait modifié la carte, ni aux critiques concernant l’examen de l'affaire à l'interne.
Une réputation écorchée
Celle-ci a provoqué la stupeur chez les experts en sécurité. Michael Kofman, l’un des spécialistes militaires les plus renommés, a écrit sur X qu’il espérait que l’ISW allait clarifier les accusations.
Ulrich Kühn, de l’Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité de l’Université de Hambourg, critique vivement l’institut. Ulrich Kühn nous explique:
La gestion de l’affaire est elle aussi scandaleuse, estime Ulrich Kühn. Au lieu de faire toute la lumière de manière rigoureuse, l’ISW aurait apparemment tenté d'«étouffer l'affaire» et ne se serait adressé prudemment au public qu’après que certains médias ont rendu l'histoire publique.
Ulrich Kühn est directeur du domaine de recherche sur le contrôle des armements et les nouvelles technologies. Il publie lui-même régulièrement sur la guerre en Ukraine. Si l’affaire est aussi bouleversante, c’est parce que l’ISW figure parmi les trois principales sources mondiales en matière de suivi en temps réel de la guerre d’agression russe.
Les analyses de l’institut sont régulièrement citées par des gouvernements, notamment côté britannique. Qu’une organisation non gouvernementale jouissant d’une telle notoriété n’éclaire pas mieux une affaire de ce type est «extrêmement préoccupant», selon Ulrich Kühn. L’ISW comme référence en matière d’analyses sur l’Ukraine «a vécu», explique l'expert. Il lance:
Les paris sur l'Ukraine, une pratique dénoncée
Le comportement de l’ISW n’est toutefois pas le seul élément à poser question dans cette affaire. Le projecteur se braque aussi sur le fait que des citoyens ordinaires peuvent parier sur des batailles durant la guerre en Ukraine.
Il y a deux semaines, une autre affaire dans laquelle des cartes de la guerre en Ukraine jouaient également un rôle avait déjà fait grand bruit. Le projet ukrainien Deep State Map avait accusé un opérateur de paris américain d’utiliser illégalement ses cartes à des fins de paris.
Ulrich Kühn se dit lui aussi consterné. L'expert explique:
Cela ouvre aussi la porte à d’éventuelles manipulations. «C’est pervers», ajoute Ulrich Kühn. En tout état de cause, l’ISW aurait tout intérêt à faire la lumière sur cette affaire avec la plus grande transparence possible.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
