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Ukraine: «La Chine est la grande perdante de la guerre»

Chinese solders march during a parade to commemorate the 70th anniversary of the founding of Communist China in Beijing, Tuesday, Oct. 1, 2019. (AP Photo/Ng Han Guan)
Pour sa propre stabilité interne, la Chine a intérêt à ce que Poutine reste au pouvoir. Image: AP
Interview

«La Chine est la grande perdante de la guerre en Ukraine»

Les pays émergents exigent d'être enfin respectés. Le groupe Brics remet en question les prétentions bilatérales de la superpuissance américaine. Maurizio Porfiri, directeur général de Cat Financial Products, explique qui seront les grands gagnants – et perdants – du nouvel ordre mondial qui se dessine.
02.10.2023, 06:0702.10.2023, 08:10
Philipp Löpfe
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Démondialisation, multilatéralisme, dérisquage: ces termes dominent actuellement l'actualité économique. Qu'est-ce que cela signifie?
Maurizio Porfiri: Entre 2000 et 2010, on a assisté à une grande délocalisation de la production vers les pays émergents, principalement vers la Chine, qui est devenue l'atelier de l'économie mondiale. Entre 2010 et 2020, la Chine s'est transformée d'un pays à faible valeur en un hub technologique – et par la même occasion, en une rivale de taille pour les Etats-Unis. A cela s'est ajoutée la pandémie, et désormais la guerre en Ukraine.

«Cela a montré aux pays industrialisés occidentaux à quel point ils sont devenus dépendants des chaînes d'approvisionnement mondiales»

C'est pourquoi une contre-réaction se met désormais en place?
Au cours des deux dernières années, l'ensemble des chaînes de production a été repensé. Parallèlement, les matières premières sont revenues sur le devant de la scène, notamment le pétrole et le gaz.

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Grâce à la fracturation, les Etats-Unis sont redevenus largement indépendants des cheiks du pétrole.
Cette évolution a surpris tout le monde. Les Etats-Unis ont ainsi déclaré au monde entier que s'ils le souhaitent, ils s'en sortent très bien tout seuls.

Aujourd'hui, c'est toutefois la technologie qui est au centre des préoccupations. On ne se bat plus pour le pétrole, mais pour les semi-conducteurs. On parle d'ailleurs de «guerre des puces».
C'est exact. Parallèlement, on s'efforce, à un rythme effréné, de rapatrier la production dans les pays industrialisés, tout particulièrement aux Etats-Unis.

Le développement économique s'accompagne d'une montée massive du nationalisme. Dans de nombreux pays émergents, l'anti-américanisme est également en hausse.
On l'a vu récemment lors de la réunion du groupe des Brics.

«Cette organisation vire de plus en plus à une alliance contre les Etats-Unis»
Maurizio Porfiri CAT
Maurizio Porfiri, directeur général de Cat Financial Products.imagE: pd
C'est quoi le Cat Financial Products
Il s'agit d'une maison de titres supervisée par la Finma. Elle est née d'un rachat de Cat Group AG en 1988, elle sert les gestionnaires de patrimoine et les institutions depuis 2008. Elle compte plus de 50 experts dans plusieurs villes suisses.

Pourtant, l'expression Brics a été inventée plus ou moins par hasard par l'ancien économiste de la banque d'investissement Goldman Sachs.
Ces pays sont en effet réunis par hasard et il existe entre eux des différences considérables, notamment entre la Chine et l'Inde. C'est d'ailleurs pour cela que le président chinois Xi Jinping ne s'est pas rendu en Inde pour la réunion du G20.

Alors que la Chine traverse actuellement une grave crise économique.
Les Chinois sont actuellement tellement préoccupés par leur situation interne qu'ils ne peuvent pas se permettre d'être en conflit avec l'extérieur. Ainsi, les entreprises technologiques ont cessé de recruter de nouveaux collaborateurs. Cela a entraîné un taux de chômage record chez les jeunes.

«Ces problèmes sont certainement dus à la croissance très rapide. Nous ne devons toutefois pas dramatiser: chez nous, la situation était similaire dans les années 1970»

La Russie et la guerre en Ukraine représentent aussi un problème pour la Chine.
La Chine veut à tout prix maintenir Vladimir Poutine au pouvoir. Elle craint sinon des luttes de pouvoir internes et une instabilité sur sa longue frontière avec la Russie.

Est-il concevable que la Chine s'implique activement dans la guerre?
C'est très peu probable.

Il y a un débat concernant la Chine et la guerre en Ukraine. Certains considèrent que la Chine est secrètement gagnante parce que les Américains se sont dispersés. D'autres voient la Chine comme une perdante parce que Xi a pris des risques avec Poutine et s'est mis à dos ses principaux partenaires commerciaux. Comment voyez-vous les choses?
La Chine est la grande perdante du conflit ukrainien. Mais Xi ne peut pas se permettre de laisser tomber Poutine, comme nous l'avons dit, en raison de la longueur de la frontière.

Y a-t-il des gagnants dans l'histoire?
Oui, l'Inde. La situation politique intérieure y est actuellement relativement stable. Parallèlement, une partie de la chaîne d'approvisionnement mondiale a été transférée de la Chine vers l'Inde, spécialement dans le domaine de la technologie.

«De plus, l'Inde a retrouvé de meilleures relations avec les Etats-Unis»

L'Inde se comporte de manière extrêmement opportuniste et veut satisfaire tout le monde.
L'Inde se revendique le leader des pays qui ne veulent dépendre ni des Etats-Unis ni de la Chine.

Grâce à une école technique supérieure de classe mondiale, l'Inde dispose d'une petite élite très bien formée. Mais contrairement à la Chine, les écoles primaires sont médiocres. L'Inde arrivera-t-elle être à atteindre ses ambitions?
C'est ce que j'entends aussi de la part de mes clients.

«Ils me disent qu'il faudra encore au moins 20 à 30 ans à l'Inde pour qu'une classe moyenne puisse se développer. Mais à court terme, l'Inde profite de la faiblesse actuelle de la Chine»

Revenons sur l'anti-américanisme dans les pays émergents. Quelles en sont les raisons?
Les Etats-Unis mettent en avant leur puissance financière. Cela ne plaît pas à tout le monde. Ceux qui ne participent pas aux sanctions contre la Russie ou l'Iran le ressentent, par exemple en n'ayant plus accès à Swift, le système de communication international des banques. A cela s'ajoute le fait que les Américains aiment jouer de la puissance qu'ils ont grâce au dollar.

epa10835356 Chinese President Xi Jinping addresses the Global Trade in Services Summit of the 2023 China International Fair for Trade in Services (CIFTIS) via video in Beijing, China, 02 September 202 ...
Xi Jinping.Keystone

Une alternative à la monnaie de référence, le dollar, est-elle réaliste?
Non. Ce qui se précise en revanche, c'est une monnaie numérique.

Vous parlez des cryptos?
Non, je parle d'un dollar numérique ou d'un franc numérique, par exemple. Donc de monnaies qui restent sous le contrôle des banques centrales.

Cette évolution fait peur à beaucoup de gens. A vous aussi?
Dans le commerce des titres, par exemple, nous trouvons aujourd'hui encore des structures telles que je les ai connues au début des années 1990 lors de mon apprentissage à l'ancienne Bankverein.

«Il existe donc un grand potentiel d'amélioration de l'efficacité dans le secteur financier. Cela n'est possible qu'avec une monnaie numérique et la blockchain»

En ce qui concerne la peur que vous évoquez, je la comprends très bien, mais je pense aussi que l'argent liquide ne disparaîtra pas complètement.

En Suède, c'est déjà presque le cas.
Mais pas chez nous. Lorsqu'il s'agit de sécurité financière, la plupart des gens veulent garder quelque chose de tangible.

Le fameux billet de 1000 francs caché sous le matelas.
Par exemple. Il est donc possible que seule la prochaine génération soit prête pour une monnaie numérique.

Indian Prime Minister Narendra Modi hugs Crown Prince Mohammed bin Salman of Saudi Arabia upon his arrival for a ceremonial reception at the Indian presidential palace, in New Delhi, India, Monday, Se ...
Nouvelles alliances: Mohammed ben Salmane, l'homme fort de l'Arabie saoudite, embrasse Narendra Modi, premier ministre de l'Inde.Image: keystone

Parlons maintenant d'un autre sujet, les Etats du Golfe. Mohammed ben Salmane, premier ministre de l'Arabie saoudite, estime que la prochaine Renaissance aura lieu dans ces pays. Fantasme ou réalité?
Les Etats du Golfe ont réussi à se détacher, au moins partiellement, du pétrole et du gaz. Dubaï et Abu Dhabi sont désormais devenus des centres financiers respectables. Ils profitent du fait que de riches Indiens et Indonésiens y transfèrent une partie de leur argent, soit parce qu’ils craignent que leur argent ne soit pas en sécurité dans leur propre pays, soit parce que Singapour a également renforcé les contrôles et que Londres a perdu de son éclat.

Ou peut-être parce que de riches Russes y transfèrent leur argent.
Oui, la guerre en Ukraine a considérablement accru cette tendance.

Ces centres financiers sont-ils durables ?

«Les Etats du Golfe affirment à juste titre que les Américains ne peuvent pas leur faire subir autant de pression que la Suisse, par exemple. Le pétrole qui se trouve sous le désert est encore trop important»


C’est pourquoi les Américains acceptent que Mohammed ben Salmane n’aime ouvertement pas le gouvernement de Joe Biden. Or, cela ne cache pas le fait que les Saoudiens dépendent toujours de la protection américaine. Mais pour le moment, ils ont le dessus.

En Arabie Saoudite, plus de la moitié de la population active travaille encore pour l’Etat. Est-ce ainsi que l’on peut bâtir une économie compétitive?
Je suis sceptique à ce sujet. En outre, je doute également que cette région reste politiquement stable. La stabilité politique est pourtant la clé d’une place financière durable.

Le président russe Vladimir Poutine, en haut à droite, et le président chinois Xi Jinping, en haut à gauche, se parlent alors qu'eux-mêmes et d'autres dirigeants marchent pour assister aux é ...
Les Brics en 2019.Image: keystone

En parlant de stabilité: celle-ci est-elle possible dans un monde multilatéral, ou est-il nécessaire – comme le pensent beaucoup de gens – d'avoir un pouvoir hégémonique qui empêche tout le monde de se rentrer dedans?
Je partage ce dernier point de vue. Nous avons besoin de la suprématie américaine si nous voulons sauver l’ordre libéral mondial.

Mais que se passerait-il si les Etats-Unis devenaient eux aussi un Etat autoritaire? Si Donald Trump revenait à la Maison-Blanche?
Les prochaines élections américaines seront certainement très marquantes.

«Il est certain que la Chine et la Russie veulent Trump comme président»

Malgré ses propos tranchés, Trump se préoccupe moins de la confrontation. Il cherche juste les meilleurs deals. Contrairement à Joe Biden, il n’a pas fermé la porte à la Russie. A l’inverse, l'actuel président américain a réussi à unir l’Europe contre la Russie. Les Américains veulent renforcer l'Otan et séparer l’Allemagne de la Russie. Ils ont réussi.

Sur le plan économique, l’Europe se porte étonnamment bien.
Oui. La crise énergétique n’a pas eu lieu, l’inflation est en baisse. En d’autres termes: les pires attentes ne se sont pas réalisées. Cependant, je reste sceptique quant à la sagesse de faire de la Russie le grand ennemi.

Certes, mais Poutine s'en charge très bien lui-même.
Néanmoins, il n’est jamais conseillé d’avoir un voisin aussi important comme ennemi. Je pense également que ce problème peut être réglé si personne ne finit grand perdant.

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Olaf Scholz posant à côté d'une Golf électrique.Image: keystone

L’Allemagne semble toutefois avoir reçu un coup dur. L’économie, notamment l’industrie automobile, est en crise.
Les Allemands sont traditionnellement passés maîtres dans l’art de trouver des solutions rapides à une crise. L’industrie automobile ne s’effondrera pas si rapidement; après tout, elle existe depuis environ 100 ans. Il est incontestable qu’elle est actuellement confrontée à des défis majeurs. Mais reste à savoir si la voiture électrique sera la solution finale. Je pense également que d’autres options, comme l’hydrogène, sont possibles. En bref: je crois en la force d'innovation de l'Allemagne.

Supposons que le monde devienne réellement multilatéral. Est-ce une évolution positive ou négative?
Je pense que nous sommes fondamentalement sur la bonne voie. Les grandes différences de prospérité entre pays industrialisés et pays émergents s’amenuisent. En outre, la croissance économique se déplacera de plus en plus non pas vers les pays mais vers les secteurs. Parfois le secteur technologique sera en plein essor, parfois ce sera un autre.

«La dépendance à l’égard de nouvelles matières premières – terres rares, lithium, cobalt – entraînera de nouvelles alliances»

Un monde dans lequel deux superpuissances donnent le ton, comme ce fut le cas lors de la guerre froide avec les Etats-Unis et l’Union soviétique, n’existera plus vraiment.

Quel rôle la Suisse aura-t-elle dans ce monde?
La neutralité restera très importante à l’avenir. La Suisse doit rester un lieu où les problèmes majeurs peuvent être discutés et résolus. Nous sommes par ailleurs un exemple pour les autres pays qu’un système fédéraliste et démocratique peut fonctionner. A terme, le franc suisse pourra également conserver sa place dans le système monétaire international.

Traduit et adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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