«On commence à deviner qui va perdre la guerre en Ukraine»
Agé de 48 ans, Marcus Keupp enseigne l’économie militaire à l’Académie militaire de l’EPF de Zurich. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, il est devenu un expert très sollicité, notamment à travers ses interventions régulières dans les médias alémaniques. Ses analyses, en particulier sur les faiblesses structurelles de l’armée et de l’économie russes, ont toutefois suscité de vives critiques et de nombreuses attaques, surtout après les succès militaires russes intervenus à la suite de l’échec de la contre-offensive ukrainienne de 2023.
Avec Spurwechsel, publié en mai 2025 et classé dans les meilleures ventes du Der Spiegel, l’universitaire esquissait déjà un «nouvel ordre mondial» après la guerre russe. Le conflit en Iran donne aujourd’hui un relief nouveau à ses analyses.
Elections en Hongrie, guerre en Iran, guerre en Ukraine: lors de notre entretien préparatoire, vous nous avez promis une lecture d’ensemble du monde à l’ère des multicrises. A quoi ressemble-t-elle?
Marcus Keupp: Je pense réellement que 2026 pourrait constituer une forme de double tournant dans l’histoire mondiale. Pour deux raisons principales. D’une part, le populisme de droite aurait atteint son apogée politique. L’élection en Hongrie en serait un signal. D’autre part, sur le front ukrainien, on observe progressivement ce que j’annonçais déjà en 2023:
Sur quoi fondez-vous ce constat?
On le voit d’abord dans la révision à la baisse des objectifs de guerre russes. Il n’est même plus question de contrôler intégralement les quatre oblasts (régions administratives) initialement revendiqués. On observe aussi les effets croissants des déséquilibres internes de l’économie russe: une inflation en forte hausse, une productivité en recul, et des pertes humaines massives qui ne se traduisent par aucun gain stratégique tangible.
La Russie manque désormais non seulement de systèmes militaires, mais aussi d’hommes. Les autorités doivent en permanence augmenter les primes de mobilisation. Dans le même temps, l’Ukraine continue de progresser sur le plan technologique.
Vous aviez déjà mis en garde contre une surestimation de la Russie. Comment voyez-vous les choses?
Ceux qui se moquaient de mes analyses en 2023 regardent aujourd’hui la situation avec étonnement: nous sommes en 2026, et l’Ukraine n’a ni capitulé ni cédé volontairement de territoires. L’armée de Poutine n’a rien de l’Armée rouge victorieuse de la Grande Guerre patriotique; elle n’en est qu’un reste affaibli, voire dégradé. Il serait temps de revoir certaines certitudes. L’image d’une Russie superpuissance, largement construite depuis les années 2000, ne subsiste plus que dans les cercles populistes de droite les plus rigides. Et ceux-ci finiront peut-être par être relégués au passé.
Ça a l'air trop beau pour être vrai, non?
Je sais, je passe pour un optimiste incurable, et ainsi de suite, cela m’est égal. Mais je crois profondément que la guerre en Ukraine marque un tournant historique, le début d’une nouvelle époque: celle où une société peut résister à ce qui reste du dernier empire russe. Je l’écris aussi dans mon livre Spurwechsel. Il y a là une ironie de l’histoire:
Ce signal dépasse-t-il désormais la Hongrie?
Le populisme finit souvent par se heurter à ses propres limites. Il suffit de regarder les promesses de Viktor Orban: beaucoup n’ont jamais été tenues. A terme, les électeurs constatent qu’il n’y a, derrière les slogans, aucune réponse concrète aux difficultés économiques du pays. Sa stratégie consistant à s’aligner sur Vladimir Poutine et à instaurer un système illibéral sous des apparences démocratiques n’a pas non plus produit les effets espérés.
Après la répression du soulèvement de 1956, les Hongrois ont, 70 ans plus tard, exprimé une forme de nouveau sursaut pour la liberté, indirectement dirigé une fois encore contre un pouvoir lié à Moscou. Une ironie de l’histoire.
Durant la campagne, Viktor Orban avait concentré son discours sur l’Ukraine et l’Union européenne, présentées comme des menaces...
Une partie de la société hongroise a fini par comprendre les implications de cette ligne pro-Poutine. Beaucoup se sont demandé:
On observe d’ailleurs une forte irritation du côté du Kremlin après le résultat des élections. Vladimir Poutine a immédiatement placé la Hongrie sur la liste des Etats «hostiles» et n’a pas adressé de félicitations au vainqueur. Une réaction perçue comme mesquine.
Dans le même temps, Moscou peut se consoler avec la hausse du prix du pétrole liée à la guerre en Iran et à la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, non?
C’est précisément là que s’inscrit la stratégie ukrainienne. Un prix du pétrole élevé n’a qu’un impact limité si les tankers russes ne peuvent plus atteindre les marchés internationaux.
Et Kiev estime, par ailleurs, que cette situation ne pourra pas durer. A terme, le prix du pétrole devrait redescendre, car une perturbation prolongée du détroit d’Ormuz n’est pas tenable. Une économie mondiale ne peut pas fonctionner durablement avec une baisse de 20% de l’offre pétrolière.
Donald Trump affirme que les Etats-Unis n’ont pas besoin du pétrole issu de cette région. Comment le comprendre?
Nous vivons pourtant toujours dans une économie mondiale fondée sur les énergies fossiles. Une sous-offre structurelle de pétrole finit inévitablement par se répercuter sur les prix des biens et par déclencher une inflation dite «induite». C’est ce que finira par constater l’électorat de Trump lorsque les prix des produits augmenteront aux Etats-Unis, y compris pour des biens de consommation de masse jusque-là bon marché importés d’Asie.
C’est pour cette raison que les crises énergétiques doivent être résolues le plus rapidement possible, afin d’éviter ce phénomène d’inflation induite, qui pourrait également poser problème à la Suisse.
Or, nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation absurde sur cette route maritime stratégique, avec un double blocage. Comment en sortir?
A court terme, je ne vois que trois scénarios:
- Soit ce bras de fer se prolonge pendant des semaines, le prix du pétrole reste élevé et nous faisons face à un problème d’inflation marqué.
- Soit un accord sur le détroit d’Ormuz est trouvé entre l’Iran et les Etats-Unis. Mais cela donnerait à l’Iran un levier durable sur les économies occidentales, ce qui n’est guère rassurant.
- Troisième option: une solution militaire, qui impliquerait toutefois des efforts considérables pour les Etats-Unis et des risques difficilement maîtrisables.
L'un de ces scénarios est-il réellement satisfaisant?
Non. Et cela renvoie à une question plus large: pourquoi sommes-nous encore dépendants d’une économie mondiale fossile? Avons-nous tiré les leçons des crises pétrolières de 1973 et 1979? La réponse est non. Du côté des populistes, le discours reste inchangé: du pétrole, du gaz bon marché, «drill, baby, drill» («Forez à tout va!»).
Vous vous décrivez pourtant comme un optimiste incurable que c'est-il passé?
Contrairement aux années 1970, nous disposons aujourd’hui de technologies alternatives capables d’être déployées à grande échelle. Cette crise pétrolière pourrait justement constituer un tournant, en accélérant la sortie des énergies fossiles. La Chine, par exemple, développe massivement le solaire.
Mais pour l’heure, la situation au Moyen-Orient reste chaotique. On reproche à Donald Trump d’avoir déclenché cette séquence de manière improvisée, sans véritable plan. Y a-t-il selon vous une stratégie américaine sous-jacente?
Trump et ses conseillers semblent avoir engagé cette guerre sans préparation, en avançant au jour le jour. Les Etats-Unis donnent une impression d’improvisation permanente. Les Iraniens, eux, savent précisément ce qu’ils font: ils maîtrisent ce type de guerre indirecte. C’est un élément que Washington a largement sous-estimé.
Donc pas de stratégie américaine identifiable?
Encore faut-il définir les objectifs. Un changement de régime? Illusoire, même en ciblant les dirigeants religieux, car les Gardiens de la révolution constituent un Etat dans l’Etat. Une dégradation des capacités militaires et balistiques iraniennes? Partiellement obtenue, mais les frappes ont surtout touché l’armée régulière, pas les Gardiens de la révolution. La neutralisation du programme nucléaire? A ce stade, aucune opération décisive n’a permis de mettre la main sur l’uranium enrichi. Dans ces conditions, Trump devra soit conclure un accord de passage avec l’Iran, soit tenter de forcer la situation dans le golfe Persique. Dans le cas contraire, la pression intérieure et internationale deviendra trop forte.
Quelles conséquences cela pourrait-il avoir?
Trump, par son style imprévisible, agit surtout comme catalyseur d’une évolution plus ancienne qui fragilise aujourd’hui les Etats du Golfe. A la crainte historique d’un «abandon» par les Etats-Unis s’ajoutent désormais les fragilités économiques d’un modèle encore largement dépendant des pétrodollars.
Si les exportations de pétrole venaient à se contracter durablement, le modèle d’un Etat autoritaire mais redistributeur de richesse deviendrait immédiatement vulnérable.
La Russie peut-elle tirer parti de cette situation?
Au contraire. Cette crise révèle plutôt l’affaiblissement progressif de la puissance russe et son incapacité à mener une stratégie d’expansion durable. Dans le même temps, l’Ukraine s’impose comme un acteur technique important en matière de défense aérienne dans certains Etats du Golfe.
Quant à la flotte russe, largement fragmentée, elle ne joue aucun rôle significatif dans le golfe Persique.
Certains estiment pourtant que Trump agirait, indirectement, dans l’intérêt de Vladimir Poutine...
On entend souvent parler d’une proximité entre Trump et Poutine. Mais dans les faits, Trump expose surtout les limites de la puissance russe sur la scène internationale. Ni au Venezuela, ni en Syrie, ni en Iran, ni face aux saisies de navires liés à la flotte fantôme, Moscou n’a été en mesure d’agir efficacement. La Russie conserve certes une ambition historique d’accès au golfe Persique, mais ce que nous observons aujourd’hui ressemble plutôt aux dernières manifestations d’une logique géopolitique héritée des 19eet 20e siècles. Le monde du 21e siècle est en train de se structurer autrement.
Ce qui, pour vous, doit représenter une forme de satisfaction personnelle. Dans quelle mesure avez-vous été affecté par les attaques suscitées par vos prédictions critiques sur la Russie? Aujourd’hui encore, vous commencez presque chacune de vos interventions sur les réseaux sociaux par cette formule: «On ne me croit pas, mais…».
Cela ne m’a pas touché. Je l’ai toujours pris avec un sourire ironique, en me disant que même la mauvaise presse reste de la presse. Et lorsqu’on vous attaque de cette manière, c’est avant tout le signe que vous avez visé juste et que vos propos ont un impact.
Mais j’y suis passé malgré tout. J’en suis, d’une certaine manière, fier. Il existe sans doute un dossier me concernant au FSB, le service de renseignement intérieur russe, et j’en suis également fier.
Une grande partie de vos prédictions au début de la guerre en Ukraine ne s’est pas encore vérifiée, ce qui a suscité de nombreuses critiques parmi nos lecteurs.
Des conseillers en communication m’ont même proposé de «lisser» ou de corriger mes déclarations publiques. (il rit) Je leur ai toujours répondu la même chose: l’histoire jugera. Nous en reparlerons une fois la guerre terminée. Et elle est loin d’être finie. Je me contente de remettre en question certains récits dominants sur la prétendue puissance russe, ce qui bouscule certains cadres de lecture et suscite en retour des réactions parfois virulentes. Mais je reçois aussi beaucoup de soutien.
Pourquoi cela vous semble-t-il si important?
Pour moi, la science doit aussi être un service rendu à la société, donc une forme de communication publique. Le 24 février 2022, à quatre heures du matin, en lisant le titre de CNN «Russia invades Ukraine», je me suis demandé:
L’idée était insupportable. Je suis encore dans cet état d’esprit aujourd’hui. Mais je ne regrette rien.
Dernière question, qui me préoccupe depuis longtemps: comment devient-on économiste militaire à l’EPF de Zurich?
La version courte est la suivante: je me suis demandé si je voulais devenir le vingtième professeur de management international ou si je préférais travailler dans un domaine où très peu de chercheurs s’engagent, et où l’on peut aussi contribuer à définir les sujets. Mon directeur de thèse me disait déjà qu’il faut «pêcher là où il y a beaucoup de poissons, mais peu de pêcheurs». J’ai suivi ce conseil. (trad. tib)
