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Interview

«L'attaque de Koursk ne résout aucun problème des Ukrainiens»

«L'attaque de Koursk ne résout aucun problème des Ukrainiens»

Des militaires russe du district militaire central tirent avec le canon antiaérien ZU-23-2 sur une cible aérienne dans le secteur d'Avdiivka, en Ukraine, le 6 août 2024.
Un militaire russe du district militaire central tire avec le canon antiaérien, en Ukraine, le 6 août 2024, en pleine opération militaire russe.Image: imago
Depuis mardi, les combats font rage dans la région russe de Koursk, où l'Ukraine a pu bénéficier d'un effet de surprise. Mais ailleurs, la situation est plus difficile. Décryptage de l'analyste militaire Franz-Stefan Gady.
10.08.2024, 07:1012.08.2024, 15:24
Simon Cleven
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En attaquant la région frontalière russe de Koursk, les forces armées ukrainiennes ont pris la Russie par surprise. Depuis mardi, des combats ont lieu dans l'oblast et plusieurs centaines de soldats ukrainiens y seraient déployés. Mais on ne sait pas encore quel est l'objectif de l'Ukraine et combien de temps durera l'effet de surprise.

L'analyste militaire Franz-Stefan Gady porte un regard sceptique sur l'avancée ukrainienne à Koursk. Il évoque les problèmes qu'il voit dans cette attaque et les éventuelles répercussions négatives sur d'autres parties du front. Les soldats qui se battent dans le Donbass expriment jusqu'à présent peu de compréhension pour l'avancée vers la Russie. Et c'est bien dans cette région-là que la situation est actuellement la plus «précaire», selon l'expert.

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L'Ukraine a lancé mardi une attaque surprise sur la région frontalière russe de Koursk. Avez-vous pensé qu'une telle opération était possible?
Franz-Stefan Gady: Non, personnellement, j'ai été vraiment surpris. Je n'ai pas vu cette attaque venir. Cela contredit également la thèse souvent exprimée du «champ de bataille transparent» dans la guerre moderne. Malgré les moyens de reconnaissance, comme les drones, il est apparemment encore possible de surprendre l'adversaire.

«L'opération de Koursk en dit long sur la capacité des forces armées ukrainiennes à exploiter un tel effet de surprise»
Franz-Stefan Gady.
Image: Michael Kofman
Biographie
Franz-Stefan Gady, 41 ans, fait partie des meilleurs connaisseurs étrangers de la situation militaire en Ukraine. Il s'est rendu à plusieurs reprises dans le pays depuis février 2022. Il est Senior Fellow à l'International Institute for Strategic Studies à Londres et Adjunct Senior Fellow au Center for a New American Security à Washington, D.C.

Quelle est la situation aujourd'hui (réd: jeudi soir) dans cette région russe?
Actuellement, nous n'en savons pas encore assez pour évaluer pleinement la situation. Je pense que nous devons attendre encore quelques jours. Ainsi, on ne sait pas encore jusqu'où et sur quelle étendue les Ukrainiens ont progressé en Russie. On ne connaît pas non plus la taille des unités engagées. Mais il est probable que des éléments de deux brigades bien équipées et entraînées soient impliqués, ainsi que d'autres formations, y compris des forces d'intervention spéciales.

Comment les forces ukrainiennes procèdent-elles?
Ces unités mènent actuellement une opération qui semble bien coordonnée et qui mise sur le combat interarmes. Des formations mécanisées, c'est-à-dire des forces terrestres équipées de chars de combat et de véhicules blindés, ont pénétré sur le territoire russe. Elles ont emmené avec elles des systèmes de défense antiaérienne et antimissile destinés à contrer les attaques de l'armée de l'air russe.

Que cherche l'Ukraine à travers cette opération?
Il est encore tôt pour le dire. Une question se pose: l'Ukraine veut-elle, avec cette avancée, entraîner les troupes russes à Koursk? C'est probablement le cas, mais la Russie ne retirera que peu de troupes pour se défendre, par exemple du Donbass disputé, car des formations russes sont également stationnées dans des régions voisines de Koursk. Il est possible qu'il s'agisse d'une opération de guerre de l'information et que l'Ukraine veuille ainsi démontrer qu'elle a la capacité d'attaquer la Russie.

«Cela peut renforcer le moral des troupes sur le front»

Pensez-vous qu'il soit possible que les forces ukrainiennes s'implantent solidement à Koursk?
C'est possible, mais peu probable à l'heure actuelle. Il s'agit encore d'un champ de bataille dynamique, les Ukrainiens se battent donc en mouvement. Mais si les combats à Koursk devenaient plus statiques, par exemple si les Ukrainiens s'enterraient, ils pourraient rencontrer des problèmes similaires à ceux rencontrés sur d'autres parties de la ligne de front. La Russie pourrait alors notamment utiliser des bombes planantes contre eux. Celles-ci peuvent être larguées à une distance sûre et atteindre leur cible avec précision. La Russie ne reculerait pas devant une telle utilisation, même sur son propre territoire.

Diriez-vous que vous êtes sceptique quant à cette opération sur Koursk?
La plus grande difficulté, à mon avis, est que l'attaque ne résout aucun problème des Ukrainiens dans l'immédiat. Les forces armées ukrainiennes ont actuellement de gros problèmes, notamment dans le Donbass. Or, l'opération de Koursk mobilise d'importantes ressources, notamment en personnel d'infanterie, qui pourraient être plus utiles ailleurs.

C'est surtout dans l'est de l'Ukraine que le manque de personnel se fait principalement ressentir, non?
Certains soldats du Donbass sont déçus par les nouvelles de Koursk, comme ils me l'ont écrit. Car c'est justement là que les pertes sont élevées depuis des semaines. Il se pourrait même que l'avancée à Koursk aggrave encore cette situation. Des réserves supplémentaires ne sont pas mises à la disposition des soldats dans le Donbass, la mobilisation a été trop tardive pour cela. Le personnel n'arrive que lentement sur le front.

«La situation ne devrait pas se détendre avant l'automne»

C'est surtout dans la région de Donetsk, dans le Donbass, que les avancées russes et de conquêtes de petites localités se sont multipliées récemment. Comment évaluez-vous la situation?
La situation est précaire, mais pas catastrophique. Comme nous l'avons déjà dit, le personnel manque particulièrement pour l'infanterie. En ce qui concerne la supériorité de l'artillerie russe, les Ukrainiens ont toutefois réussi à stabiliser quelque peu la situation. Actuellement, il y a un obus d'artillerie ukrainien pour environ quatre obus russes. Ce n'est pas la situation la plus favorable, mais la Russie ne dispose pas non plus d'un avantage décisif.

Et bien que la Russie soit globalement supérieure, les troupes du Kremlin n'avancent que relativement lentement.
Les Russes subissent d'énormes pertes lors de leurs avancées. Cela est dû en particulier au fait qu'ils ne sont toujours pas en mesure de coordonner efficacement leurs assauts. De ce fait, ils ne parviennent pas à tirer profit de leurs percées. Je pense donc que la Russie continuera à progresser, mais lentement.

Quel est l'objectif des Russes dans le Donbass?
Actuellement, Tchassiv Yar et Toretsk sont particulièrement en difficulté. Ces villes pourraient tomber dans les semaines à venir. La cible principale des Russes semble actuellement être la ville de Kostiantynivka. Cette localité est d'une importance capitale pour la logistique de guerre ukrainienne dans ce secteur du front. Il en va de même pour la ville de Pokrovsk, à l'ouest de Kostiantynivka, qui est de plus en plus sous pression. L'objectif global semble être de poursuivre ensuite la progression vers Sloviansk et Kramatorsk.

Bakhmout, Andriivka, Khromove, Donetsk, Lougansk et Tchassiv Yar.
Image: WATSON

Est-il réaliste de penser que la Russie atteindra cet objectif à court ou moyen terme?
L'armée russe continuera d'essayer de tirer profit de son avantage actuel en termes d'effectifs. L'intensité des combats devrait donc rester élevée dans les semaines à venir. La Russie veut prendre le plus de territoire possible et infliger le plus de pertes possibles aux Ukrainiens avant que de forces vives ukrainiennes n'arrivent sur le front à l'automne.

«Depuis le mois de mai, l'Ukraine a commencé à appeler et à former plusieurs dizaines de milliers d'hommes supplémentaires»

D'ici l'automne, les Ukrainiens pourraient donc connaître une période difficile?
C'est vrai. Et les troupes du Kremlin vont probablement maintenir le rythme opérationnel actuel jusqu'au début de l'automne. Un autre problème des Ukrainiens joue en faveur de la Russie. Ils ne manquent plus tellement de munitions d'artillerie, mais plutôt de charges propulsives qui permettent de tirer des obus d'artillerie à longue distance. Les pièces d'artillerie doivent donc se rapprocher du front et deviennent des cibles plus faciles pour les drones russes.

Les soutiens occidentaux doivent-ils donc réajuster leur aide militaire, selon vous?
Le problème le plus urgent est certainement la défense antiaérienne et antimissile. Il faut ici davantage de systèmes d'armes et de munitions en fonction. Je pense que la Russie va encore accélérer sa campagne de guerre aérienne avec des attaques massives de missiles dans les mois à venir. Cela devrait déclencher un nouveau grand mouvement de fuite de la population civile ukrainienne. En hiver notamment, les attaques contre les infrastructures énergétiques devraient probablement reprendre, l'électricité et l'eau se faisant alors rares.

«Un nouvel exode de la population civile pourrait entraîner une baisse massive du moral des soldats ukrainiens»

Cela peut être décisif pour la guerre, bien plus d'ailleurs que 100 ou 200 kilomètres carrés de pertes supplémentaires dans le Donbass. L'année 2025 sera principalement définie par la manière dont l'Ukraine passera l'hiver. Et l'on peut se demander s'il est judicieux de défendre chaque mètre carré du Donbass ou de se replier sur des positions plus faciles à défendre afin d'être dans une position plus favorable pour de nouvelles offensives.

C'est-à-dire?
Il s'agit de la doctrine ukrainienne de défense active. L'objectif de la Russie est de réduire au maximum les forces ukrainiennes. De son côté, l'Ukraine sait qu'elle a des problèmes de personnel. Cela signifie qu'elle doit ménager ses unités. C'est pourquoi on peut se demander si des contre-attaques de l'ampleur actuelle sont nécessaires. Car celles-ci sont également synonymes de pertes du côté ukrainien.

Dimanche dernier, l'Ukraine a présenté ses premiers avions de combat F-16. Les espoirs placés dans ces appareils sont grands. Les F-16 peuvent-ils apporter une aide immédiate?
Je pense que l'impact immédiat du F-16 sera limité cette année et l'année prochaine. Plusieurs points sont décisifs à cet égard. Tout d'abord, il est bien sûr important que l'Ukraine transforme sa flotte en avions de combat occidentaux.

«Mais comment Kiev compte-t-elle financer cette flotte à l'avenir?»

Maintenir de tels jets en état de marche coûte cher. Jusqu'à présent, les Ukrainiens ont reçu relativement peu d'appareils et des appareils anciens. S'ils n'ont pas encore été mis à niveau, les jets sont encore équipés d'un système radar qui n'aurait pas la portée nécessaire pour combattre efficacement les avions russes avec des missiles air-air. En raison de la portée limitée du radar de bord et des missiles, ils n'ont pas non plus la tâche facile face à la bonne défense antiaérienne russe. Et enfin, il s'agit à nouveau d'une question de personnel.

L'Ukraine manque donc aussi de pilotes?
Exactement – et les pilotes en fonction doivent être formés au fur et à mesure sur le F-16. Cela prend du temps. De plus, l'armée ukrainienne a encore souvent du mal dans le combat interarmes. La coordination de plusieurs armes leur pose problème – l'introduction d'une toute nouvelle plateforme comme le F-16 ne facilite pas les choses. La défense antiaérienne ukrainienne doit également s'y adapter afin d'éviter que ses propres avions ne soient abattus. Il faut du temps et une bonne infrastructure pour pouvoir effectuer des missions efficaces avec les F-16. Il y a beaucoup de potentiel, mais aussi beaucoup de raisons de revoir ses attentes à la baisse.

La guerre en Ukraine dans l'œil d'Alexander Chekmenev
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La guerre en Ukraine dans l'œil d'Alexander Chekmenev
Faces of war pour le New York Times.
source: alexander chekmenev
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L'Ukraine a eu la peau du «char tortue» russe
Video: watson
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