«Cette option aurait fait passer Trump pour un perdant»
Des images de ressortissants iraniens en liesse circulent en ce moment. Elles font suite notamment à la mort de l'ayatollah Ali Khamenei. Les habitants de l'Iran peuvent-ils souffler?
Peter Neumann: Je pense que la mort de l'ayatollah Ali Khamenei entraînera un changement de direction, mais pas nécessairement de régime.
Pourquoi?
L'Iran n'est pas une dictature personnelle comme l'Irak de Saddam Hussein ou la Libye de Mouammar Kadhafi, mais un système révolutionnaire, conçu précisément pour faire face à de telles situations. Un successeur sera désigné relativement rapidement, et il sera lui aussi issu du système. Différents noms circulent déjà. Un triumvirat se trouve actuellement à la tête du pays à titre de solution de transition. C'est lui qui désignera le successeur du Guide de la révolution, lequel perpétuera le régime.
Il avait déjà 87 ans et était assez malade. J'en suis désolé pour les Iraniens qui espèrent aujourd'hui une démocratie, mais:
👉 L'actualité en direct sur la situation en Iran, c'est par ici!
Vous pensez donc que le régime peut survivre à l'attaque?
Assurément, pour la simple raison que les changements de régime obtenus par les seules frappes aériennes ne fonctionnent pratiquement jamais. Il faut toujours un mouvement sur place: une invasion terrestre avec des troupes au sol, comme en Irak, ou un groupe rebelle déjà présent sur le terrain qui se bat et que l'on peut soutenir, ou du moins un mouvement de protestation.
Il y a probablement eu plus de 30 000 morts. Le résultat, c'est qu'il n'existe actuellement aucun mouvement démocratique contestataire en Iran.
Cela ne pourrait-il pas changer?
Nous le verrons dans les prochains jours. Donald Trump avait promis de l'aide au peuple iranien il y a plusieurs semaines via les réseaux sociaux (réd: «Help is on the way», avait déclaré le président américain en janvier).
Il est désormais difficile de voir comment la situation pourrait déboucher sur un soulèvement populaire et un véritable changement de régime.
Pourtant, les Etats-Unis et Israël ont attaqué samedi matin. Pourquoi maintenant précisément?
Parce que les négociations sur un nouvel accord nucléaire, auxquelles Trump s'était engagé, n'aboutissaient à rien. Il était clair que les Iraniens n'étaient pas prêts à accepter même la demande minimale des Américains: la cessation totale du programme nucléaire, tant civil que militaire. La situation avait développé une certaine dynamique propre. Donald Trump se trouvait, du fait de ses propres annonces, dans une position où il devait soit procéder à des frappes militaires, soit y renoncer.
S'y ajoutait le fait que les services de renseignement disposaient d'informations selon lesquelles les dirigeants de l'ensemble du régime se trouveraient au même endroit samedi matin. Ces deux facteurs ont ouvert une fenêtre d'opportunité pour neutraliser d'un seul coup l'ensemble de la direction du pays.
Quel est le niveau de soutien parmi les partisans et les alliés de Trump pour cette attaque?
Pas particulièrement élevé, car sa base est hostile aux interventions militaires. Ses partisans craignent que le président américain n'entraîne le pays dans un conflit beaucoup plus large. Cette crainte est tout à fait réelle. Il y a énormément de soldats américains dans la région. Cyniquement parlant, il suffit aux Iraniens d'avoir de la chance à quelques reprises pour infliger de lourdes pertes aux soldats américains.
Les Iraniens savent naturellement aussi que des élections législatives ont lieu aux Etats-Unis cette année. Le blocage du détroit d'Ormuz par l'Iran ferait par ailleurs exploser les prix du pétrole, ce qui renchérirait également le carburant aux Etats-Unis, une perspective que les partisans de Trump ne voient absolument pas d'un bon œil. L'Iran dispose donc d'une multitude d'instruments pour faire pression sur Trump. Son taux d'approbation, déjà faible, pourrait encore baisser si le conflit dure.
L'Iran a également réagi militairement à l'attaque, notamment par des frappes contre des bases militaires américaines, Israël, mais aussi des Etats alliés, comme les Emirats arabes unis. L'un de ces aspects vous a-t-il surpris?
Les attaques contre les bases militaires américaines ne m'ont pas surpris. L'Iran entraîne ainsi l'ensemble de la région dans le conflit. Le régime a pris pour cible des objectifs civils dans les Etats du Golfe, frappant par exemple un hôtel à Dubaï.
Pas seulement pour les Etats-Unis, mais pour tous les Etats de la région. Ces pays du Golfe, qu'il s'agisse du Qatar, de Bahreïn ou des Emirats arabes unis, sont dépendants d'une économie mondiale ouverte. Ils ont besoin du trafic aérien, des exportations pétrolières, des touristes. Si cela n'est plus possible, ils seront à bout de souffle en dix ou quinze jours.
Quelles en seraient les conséquences pour la guerre?
L'espoir de l'Iran est que, si cela se produit, ces Etats, qui sont très influents à Washington, aillent trouver Donald Trump et lui disent: «S'il vous plaît, faites un cessez-le-feu.» Voici la stratégie de l'Iran: augmenter les coûts, entraîner d'autres Etats dans le conflit, et créer ensuite une situation dans laquelle l'Amérique accepte un cessez-le-feu à la demande d'autres Etats.
Est-ce réaliste?
Je pense que ce n'est pas totalement irréaliste. Militairement, l'Iran est largement inférieur. Le pays est bien, bien plus faible que les Etats-Unis et n'a pas autant de cartes à jouer. L'espoir, avec ces diverses attaques, est que l'une des stratégies fonctionne et que Trump dise tôt ou tard qu'il veut mettre fin au conflit le plus vite possible.
Dans un discours prononcé peu après les premières frappes samedi matin, Donald Trump a formulé plusieurs objectifs pour l'«Opération Epic Fury»: la destruction du programme nucléaire iranien, de ses missiles, et la création des conditions d'un changement de régime. Peut-il y parvenir?
En ce qui concerne le programme nucléaire, c'est très réaliste. Il a déjà été en grande partie détruit durant l'été. Depuis lors, l'Iran n'est, selon les renseignements disponibles, pas parvenu à enrichir à nouveau de l'uranium. C'est pourquoi cela n'a en réalité toujours été qu'un prétexte. Concernant les missiles balistiques, les choses se compliquent. Les Etats-Unis pourraient réaliser certains progrès et en détruire davantage, ce qui affaiblirait l'Iran.
Et, manifestement, Trump lui-même n'y croit pas non plus. Il a déclaré samedi dans son communiqué que l'on créait les conditions nécessaires, mais que le véritable changement de régime serait ensuite l'affaire du peuple iranien. Ainsi, il peut s'attribuer la victoire, se retirer et dire qu'il a fait tout ce qu'il pouvait.
Divers acteurs ont critiqué les attaques américaines. Considérez-vous la frappe militaire comme justifiée?
Que la guerre ne soit pas conforme au droit international, cela ne fait aucun doute. Nul n'a besoin d'être expert en la matière pour le comprendre.
La véritable tragédie, c'est que si ces attaques, qu'elles soient conformes ou non au droit international, avaient eu lieu il y a six semaines, quand il existait un mouvement de protestation en Iran, et quand des centaines de milliers de personnes étaient dans les rues dans toutes les provinces, elles auraient eu une bien plus grande chance de conduire à un changement de régime. Maintenant que le remède arrive, le patient est, cyniquement parlant, déjà décédé.
L'Iran pourrait-il nous apporter la guerre? Voyez-vous un risque d'attentats terroristes en Europe?
Le risque d'attentats contre des cibles américaines, israéliennes ou des communautés juives existe.
Les Gardiens de la révolution iraniens ont déjà tenté de commettre des attentats par le passé, et ce, de manière récurrente. Ces réseaux existent. L'Iran ne passerait toutefois à ce niveau d'escalade que si son existence était réellement menacée de manière aiguë. Ce n'est pas encore le cas pour l'instant. Un tel effet serait cependant considérable. Et c'est pourquoi il est juste de prendre des précautions et de se préparer.
