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Dasha Navalnaïa, la «fille à papa» qui défie Poutine

Dasha Nalvanaïa, fille de l'opposant Alexeï Navalny décédé le 16 février, est bien décidée à reprendre le combat de son père contre le régime de Vladimir Poutine.
La fille de l'opposant Alexeï Navalny, décédé le 16 février, est bien décidée à reprendre le combat de son père contre Vladimir Poutine.image: watson/instagram

La «fille à papa» qui défie Poutine

Elle n'a que 23 ans, mais la jeune Russe aux yeux de glace et à la volonté de fer n'hésite pas à traiter son président de «lâche». La fougue, la fille d'Alexeï Navalny a ça dans le sang. Désormais, elle est prête à reprendre le combat. Portrait.
23.02.2024, 16:5624.02.2024, 09:32
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Elle a beau se décrire comme une «fille à papa», Dasha - Daria, pour les intimes - en a dans le ventre et les reins solides. Il en faut, pour défier le tout-puissant président de Russie. Un autocrate qui jette ses opposants en prison pour avoir éternué trop fort et qui a persécuté son père pendant plus de 10 ans. Le 16 février, Vladmir Poutine a fini par avoir la peau de son ennemi n°1. Alexeï Navalny. Depuis, c'est sur sa fille, verve et blondeur insolente, que sont concentrés tous les regards.

Le président Joe Biden a exprimé ses «sincères condoléances» aux femmes de la vie l'opposant décédé, son épouse et sa fille.
Le président Joe Biden a exprimé ses «sincères condoléances» aux femmes de la vie l'opposant décédé, son épouse et sa fille.image: x

Ce jeudi, la jeune femme recevait les condoléances du président Joe Biden, à San Francisco, aux côtés de sa maman, Ioulia Nalvanïa. Mère et fille se sont retrouvées quelques heures plus tôt à peine. Enfin. Des retrouvailles intenses, nécessaires, après l'annonce de la mort d'Alexeï Navalny.

«Ma chère fille. Tu es assise et me soutiens. Si forte, courageuse et résiliente. Nous allons certainement faire face à tout», écrivait Ioulia à sa fille, le jour-même, sur son compte Instagram.
«Ma chère fille. Tu es assise et me soutiens. Si forte, courageuse et résiliente. Nous allons certainement faire face à tout», écrivait Ioulia à sa fille, le jour-même, sur son compte Instagram.instagram

Grandir sous surveillance

«Forte, courageuse, résiliente». Les termes ne sont pas galvaudés pour décrire cette étudiante de 23 ans, dont on ne sait finalement pas grand-chose. Juste ce qu'elle a bien voulu nous dire, au détour d'une interview pour le Spiegel ou CNN.

Père et fille partagent une réelle complicité. Dasha l'admet volontiers, Alexeï est son modèle.
Père et fille partagent une réelle complicité. Dasha l'admet volontiers, Alexeï est son modèle.instagram

Dasha Navalnaïa est née à Moscou, «début septembre» 2001. Une ville dans laquelle elle a grandi, une ville qu'elle aime par-dessus tout. Son enfance, la fille de l'opposant politique le plus surveillé de Russie la qualifie de «normale». Sa mère, Ioulia, une femme plutôt sévère et exigeante avec qui elle peut facilement se prendre de bec, y a veillé.

«Une enfance normale», c'est un bien grand mot pour une fillette qui a grandi avec le FSB pour voisin et a vu son père placé en détention pour la première fois à l'âge de 10 ans. Lors de cette perquisition, la graine de rebelle planque son ordinateur portable sous son t-shirt - un épisode sur lequel Dasha ne souhaite d'ailleurs plus s'étendre en interview.

«Je ne peux plus révéler de bons endroits pour cacher les appareils électroniques. Haha!»
Dasha Navalnïa au média russe Wonderzine, en 2023.

Il arrive que des hommes entièrement vêtus de noir et de casquettes de baseball la suivent quand elle va ou cinéma ou à son cours de gym. Dasha ne s'en formalise pas. «Au bout d’un moment, mon père a décidé d’en faire un jeu. Chaque fois que nous prenions le métro, nous attendions jusqu’au dernier moment et descendions du wagon juste avant la fermeture des portes, et les agents du FSB restaient bloqués», raconte-t-elle avec détachement et un grand sourire, lors d'une conférence TED en 2023.

«C'est absolument comique que des hommes adultes ayant une expérience de travail au ministère de l’Intérieur ou au FSB soient obligés de suivre une jeune fille de 14 ans au parc Gorki»
Dasha Navalnaïa, en 2023.

Sérieux, humour, optimisme. Les mots d'ordre, chez les Navalny. Les dîners ont beau être rythmés par les discussions politiques, il y a aussi beaucoup de rires et taquineries. Des chants à tue-tête dans la voiture, des balades au parc et des sorties au ciné. Malgré les arrestations (une tous les ans, à compter de 2011), Alexeï Navalny est un père présent pour ses deux enfants. C'est lui qui apprend à Dasha à monter à vélo, résoudre des équations mathématiques et comprendre, en grammaire, le concept nébuleux du «point-virgule».

Les Navalny au complet, en 2019. Plus qu'une famille, une véritable équipe.
Les Navalny au complet, en 2019. Plus qu'une famille, une véritable équipe.image: getty

Ce n'est qu'à l'adolescence que Dasha Navalnaïa réalise l'ampleur des dangers auxquels s'expose son père. Ce jour de 2017 où «ils ont pulvérisé de l'antiseptique sur son visage». Une opération chirurgicale majeure sera nécessaire pour sauver sa cornée. Mais il n'y a pas de place pour la peur. La cause des Navalny est plus grande. «Le fait de savoir que mon père se bat pour mon avenir, celui de mon frère et celui de la Russie, ça m'aide probablement», admet-elle en 2021, peu après la tentative d'empoisonnement de son père.

«J'ai surtout peur pour mes parents. L'idée qu'ils puissent s'en prendre à des enfants me parait absurde, donc je suis toujours restée calme»
Dasha Navalnaïa, au Spiegel, en janvier 2021.

Si elle admet qu'il est «impossible» de s’habituer à l’idée que «ses proches puissent être emprisonnés ou tués à tout moment», au fil du temps, cette perspective a fait partie de la routine familiale. Lorsqu'Alexeï se prépare à prendre part à une manifestation, Dasha lui lance avec ironie: «Je suppose que tu ne viendras pas dîner ce soir?». Il répond par un ricanement.

L'empoisonnement

Ce matin du 20 août 2020, Dasha dort encore profondément lorsque sa mère, Ioulia, se précipite à l'aéroport et saute dans un avion à destination de la Sibérie. La jeune femme de 19 ans apprendra la nouvelle sur Twitter: son père a été empoisonné. Son sort est incertain.

Transféré à Berlin au terme de deux jours de bataille avec les autorités russes, Alexeï Navalny n'est alors que l'ombre de lui-même. «C'était comme dans les films», se souvient sa fille.

«Vous entrez, et il y a quelqu'un allongé qui vous regarde, vous sourit et vous parle, mais vous vous rendez compte qu'il ne peut pas parler ou penser normalement.»

Il faut rester forte. Toujours. Pendant que son père doit réapprendre à parler, à marcher et à tenir une fourchette, père et fille regardent The Last Dance, le documentaire sur les Chicago Bulls, sur Netflix, en langue originale.

La famille rassemblée en Allemagne, en août 2020, quelques semaines après la tentative d'empoisonnement d'Alexeï Navalny.
La famille rassemblée en Allemagne, en août 2020, quelques semaines après la tentative d'empoisonnement d'Alexeï Navalny.image: instagram

Six mois plus tard, il est temps pour Dasha Navalnaïa de reprendre la route de l'université de Standford, en Californie, où elle étudie depuis 2019. Son papa tient à l'accompagner à l'aéroport. Tous deux savent, au fond d'eux-mêmes, que même si cette rencontre n'est pas la dernière, ils devront attendre longtemps avant de se revoir. Juste avant que Dasha ne saute dans l'avion, Alexeï la serre dans ses bras et lui répète à l'oreille: «Apprends, et fais ce que tu aimes. Apprends, et fais ce que tu aimes. Fais ce que tu aimes.»

En septembre 2023, Alexeï partageait encore, depuis sa prison, une photo de sa fille adorée pour son anniversaire.
En septembre 2023, Alexeï partageait encore, depuis sa prison, une photo de sa fille adorée pour son anniversaire.

Quelques jours plus tard, le 17 janvier 2021, Alexeï Navalny rentre en Russie. Il est aussitôt arrêté et placé en détention. Il n'en sortira plus.

«Nous avons toujours su qu’il reviendrait en Russie. Ce n’était qu’une question de temps»
Dasha Navalnaïa, en février 2023, au média russe Wonderzine.

Pour Daria, il est temps de suivre les traces de ce père incarcéré. Ce «super-héros» qu'elle a toujours admiré et auquel elle aspire, coûte que coûte, à ressembler. «Je parle comme lui et je bouge comme lui. Maman m'a souvent réprimandée pour ça. Elle ne voulait pas que j'adopte ses manières. Elle me disait que je devrais être plus féminine», glousse l'adolescente qui se décrit avec ravissement comme une «fille à papa».

«Les gens me disent toujours: Wow, ton père est tellement courageux. Ils ne se rendent pas compte qu'il me procure exactement le même sentiment d'admiration»
Dasha Navalnaïa lors d'une conférence TED, en 2023.

Sur les traces de son père

Alors, entre deux cours de psychologie, c'est tout naturellement qu'elle prend la place d'Alexeï Navalny lors d'évènements publics. En décembre 2021, elle reçoit le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit en son nom devant le Parlement européen. Son discours, cinglant, accuse les politiciens occidentaux d’être laxistes face à l'autoritarisme de Vladimir Poutine. Deux mois plus tard, le président russe lançait l'offensive contre l'Ukraine. Clairvoyante, Dasha Navalnaïa.

Daria Navalnaya, the daughter of jailed Russian opposition leader Alexei Navalny, delivers a speech during the Award of the Sakharov Prize ceremony at the European Parliament in Strasbourg, eastern Fr ...
A 20 ans, la jeune femme prononce un premier discours véhément devant le Parlement européen. Image: POOL EPA

Et surtout courageuse. L'automne dernier, à l'occasion d'une conférence TED, la jeune femme de 23 ans n'hésite pas à rentrer dans le lard du président russe. «Contrairement à mon père, Poutine est un lâche. Un lâche qui, avec ses complices, ne peut plus se soustraire aux conséquences de ce qu’ils ont fait à mon pays et à la démocratie dans le monde entier.» C'est dit.

La distance, l'absence, le manque, père et fille les comblent avec des lettres. Peu de coups de téléphone (placés sur écoute) et encore moins de visites en prison. Sur les trois ans qu'a duré son incarcération, entre 2021 et 2024, Dasha n'a vu son père que deux fois. «Il me manque chaque jour», admet-elle, l'automne dernier. «J'ai peur que mon père ne puisse pas venir à ma cérémonie de remise des diplômes ou m'accompagner jusqu'à l'autel le jour de mon mariage.»

«Mais si être la fille de mon père m'a appris quelque chose, c'est de ne jamais succomber à la peur et à la tristesse»
Dasha Navalnaïa lors d'une conférence TED, en 2023.

Une leçon que Dasha Navalnaïa doit, aujourd'hui, appliquer plus que jamais. Une fois sa maîtrise de psychologie en poche, cette graine de rebelle a promis de retourner à Moscou, sa ville de coeur, pour achever le projet de son père: souffler sur la Russie un vent de liberté. Et vaincre Vladimir Poutine. Le voilà prévenu.

Alexeï Navalny (1976-2024)
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Alexeï Navalny (1976-2024)
Navalny assiste à une audience au tribunal de la ville de Moscou, à Moscou, Russie, le 30 mars 2017.
source: sda / sergei ilnitsky
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