Entre la Russie et l'Ukraine, c'est Genève qui a gagné
Gris, l’Intercontinental se dresse dans le ciel pluvieux de Genève. Autour de l’hôtel sans éclat de la cité diplomatique suisse, des policiers patrouillent, pistolets-mitrailleurs en bandoulière. «Pas un pas de plus», grogne un agent en uniforme dans la froide soirée de février. Rubans de sécurité. Barricades. Sirènes. Un homme aux cheveux gris surgit brièvement de l’Intercontinental et un journaliste lance: «N’est-ce pas Witkoff?» Quelques manifestants pro-ukrainiens agitent leur drapeau bleu et jaune.
Mardi et mercredi, Genève a été le théâtre d’un étrange double essai diplomatique: le conflit le plus grave en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, l’agression russe contre l’Ukraine, et la crise autour du programme nucléaire iranien devaient être rapprochés d’une issue.
Genève offrait le décor adéquat pour ces tractations. Elle abrite le siège européen des Nations unies et accueille depuis des décennies des sommets internationaux. Dans la discrétion, souvent loin des regards. L’année précédant l’invasion russe de l’Ukraine, l’ancien président américain Joe Biden et le maître du Kremlin s’étaient encore entretenus sur les rives du lac Léman.
Au cœur des négociations actuelles se trouvaient les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner, le premier proche du président Donald Trump, le second son gendre. Les autorités suisses avaient calé les conférences sur les plans de voyage des deux Américains. «Tout a dû se mettre en place très rapidement», indiquait-on dans l’entourage du Département fédéral des affaires étrangères. La logistique genevoise a fonctionné comme à l’accoutumée, sans accroc. La Suisse peut dès lors se considérer comme la gagnante de l’opération.
De vraies avancées inexistantes à Genève
Le premier volet du double essai diplomatique s’est toutefois achevé comme prévu, c’est-à-dire sans succès. Dans la résidence de l’ambassadeur d’Oman auprès de l’Onu, non loin de la rive sud du lac Léman, le tandem Witkoff-Kushner a échangé avec une délégation iranienne. Derrière des portes closes, aucun rapprochement n’a eu lieu.
Witkoff et Kushner ont ensuite pris place dans un convoi aux vitres teintées, gyrophares allumés et priorité garantie, en direction du rendez-vous suivant: l’Intercontinental. Dans une salle de l’hôtel, ils ont rencontré des négociateurs russes et ukrainiens. Leur mission, au nom de Donald Trump, consistait à réduire l’écart entre les parties belligérantes. La photo d’ouverture montre des hommes aux mines soucieuses. L’hôte des lieux, le ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis, affiche lui aussi un visage grave.
Les émissaires de Vladimir Poutine ont évoqué plus tard une atmosphère «très tendue». Le chef de la délégation ukrainienne, Rustem Oumerov, s’est contenté de formules diplomatiques, affirmant que l’on avait discuté de «questions pratiques et des mécanismes de solutions possibles».
Ainsi, l’entame des discussions sur l’Ukraine ne laissait guère présager d’issue favorable, même si Steve Witkoff a dit avoir constaté des «progrès significatifs». Dès mercredi, adversaires et intermédiaires se sont séparés – avant le déjeuner et sans résultat tangible. Les membres de la délégation moscovite ont quitté l’Intercontinental par l’arrière. Ils sont montés dans des limousines issues du parc automobile de la mission russe auprès des Nations unies.
Les hommes de Vladimir Poutine ont été reconduits à leur hôtel, le luxueux President Wilson, à deux pas du lac Léman. L’offre officielle suisse de mettre des véhicules à disposition a été déclinée par les Russes. Ils ont préféré leurs propres voitures de service. Paradoxalement, la diplomatie moscovite s’est montrée étonnamment flexible: pendant longtemps, l’équipe du ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov ne voulait rien savoir de négociations en Suisse sur la fin de la guerre. La Suisse, qui a également adopté des sanctions contre la Russie, aurait perdu sa neutralité et se serait muée en Etat «hostile». Cette semaine, les Russes ont pourtant volontiers profité des atouts helvétiques. (trad. hun)
