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UBS et les controverses des comptes nazis aux Etats-Unis

«Les banquiers des nazis»: ce que cachent les attaques contre UBS

De nouvelles accusations autour d’un ancien accord maintiennent UBS sous pression. Que penser de la controverse sur les comptes nazis? Et à quels adversaires la grande banque suisse est-elle confrontée aux Etats-Unis?
17.02.2026, 22:2217.02.2026, 22:22
Renzo Ruf
Barbara Levi, directrice juridique d'UBS, et Robert Karofsky, cadre supérieur d'UBS, lors de l'audition au Sénat début février.
Barbara Levi, directrice juridique d'UBS, et Robert Karofsky, cadre supérieur d'UBS, lors de l'audition au Sénat début février.Image: Capture d'écran / Senate.gov

L’accusation est lourde: UBS chercherait à mettre un terme aux recherches supplémentaires sur l’Holocauste. Des organisations juives ne devraient plus pouvoir s’exprimer sur le rôle des banques suisses dans le massacre des Juifs. C’est ce qu’a affirmé début février le sénateur Ted Cruz lors d’une audition à Washington. Le républicain brandissait alors un document qui, vu de loin, ressemblait à une pièce judiciaire.

Les représentants de la grande banque suisse ont catégoriquement rejeté les déclarations du sénateur Cruz. UBS n’a aucun intérêt à faire taire des organisations juives, a assuré la directrice juridique Barbara Levi. Ses propos se sont toutefois perdus dans la vaste salle de réunion de la commission judiciaire, où des élus américains jugeaient – une fois de plus – la place financière suisse.

Les sénateurs ont en revanche affiché leur sympathie à l’égard du rabbin Abraham Cooper, haut représentant du Simon Wiesenthal Center (SWC). Le rabbin a déclaré qu’UBS voulait empêcher que la vérité éclate au grand jour. La banque suisse menacerait ainsi l’existence même de son institut de recherche, alors que le SWC serait précisément indispensable à l’heure de la montée de l’antisémitisme.

Face à ces attaques massives, une question s’impose: comment en est-on arrivé là? Pourquoi UBS se retrouve-t-elle à nouveau empêtrée dans les marécages de l’époque nazie, un quart de siècle après l’accord global conclu avec les grandes banques qui devait pourtant tirer un trait sur ce sombre chapitre de l’histoire?

Pour répondre à ces interrogations, il faut examiner les arrière-plans juridiques, politiques et historiques de cette nouvelle controverse. Et s’intéresser aux principales figures en présence.

Comment le SWC a torpillé l’accord

Autour de Marvin Hier, le silence s’est installé. Fin 2023, le fondateur du Simon Wiesenthal Center a pris sa retraite; depuis, ce rabbin aux nombreux réseaux se montre rarement en public.

Son influence dans le débat sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale demeure pourtant, notamment parce qu’en 1999 il avait approuvé l’accord global avec les grandes banques en y apposant sa signature énergique. Il ne l’a toutefois pas fait de son plein gré. «Les banques ont insisté pour que toutes les parties pertinentes du camp adverse (...) soutiennent l’accord», écrivait l’historien Thomas Maissen dans son ouvrage de référence Verweigerte Erinnerung (2005).

Marvin Hier a donc signé. Le rabbin s’engageait ainsi à ne plus remettre publiquement en cause la solution trouvée, ce qui incluait explicitement la renonciation à toute nouvelle menace de plainte contre des banques suisses. C’est ce que stipule l’«Exhibit 1» joint au «Class Action Settlement Agreement», approuvé par le juge fédéral new-yorkais Edward Korman.

Pendant de longues années, Marvin Hier et son numéro deux Abraham Cooper ont respecté cet engagement. Au printemps 2020, le SWC a toutefois publié un communiqué explosif. Titre de cette prise de position – depuis supprimée:

«Le Simon Wiesenthal Center révèle 12 000 noms de nazis, dont beaucoup auraient détenu des comptes transférés au Credit Suisse.»

Comment UBS a saisi un juge fédéral

Les avocats du Credit Suisse ont réagi avec inquiétude. Des représentants du prestigieux cabinet Gibson Dunn – rémunéré par UBS depuis l’effondrement du Credit Suisse – ont informé le juge Korman de cette violation présumée de l’accord global. L’affaire a rapidement pris de l’ampleur; Gibson Dunn comme le SWC ont menacé de recourir à des actions en justice.

Deux tentatives de médiation, initiées par le juge Korman, ont échoué. Fin janvier, la grande banque suisse a perdu patience et a demandé au juge fédéral de trancher. On peut lire ceci dans un courrier daté du 28 janvier 2026:

«UBS prie respectueusement le tribunal de rendre une ordonnance clarifiant la portée de l’accord et les obligations des parties.»

Par souci de simplicité, les avocats de Gibson Dunn ont joint au courrier un projet d’ordonnance rédigé à l’avance. Cette pratique n’est pas inhabituelle dans le système judiciaire américain, et le juge fédéral reste libre d’ignorer cette proposition. Il s’agit vraisemblablement du document auquel le sénateur Cruz faisait référence lors de l’audition de la première semaine de février. On peut y lire que le Simon Wiesenthal Center ne devrait plus, à l’avenir, susciter de «controverse publique» au sujet de l’accord global.

Pour le reste, le document confirme pour l’essentiel le statu quo: l’accord global lie toutes les parties. Le versement de 1,25 milliard de dollars couvre l’ensemble des prétentions contre UBS et Credit Suisse, même si des historiens venaient à découvrir de nouvelles informations dans les archives.

Le 10 mars, le juge Korman a convoqué une audience à New York. Son issue demeure incertaine. Sur le plan juridique, UBS semble toutefois en position de force. Le magistrat a déjà laissé entendre qu’il ne comprenait pas toujours les positions du SWC. Il n’a sans doute pas oublié non plus que, lors des négociations de l’accord il y a plus d’un quart de siècle, l’organisation n’avait pas toujours joué un rôle constructif.

Le rôle de Neil Barofsky dans le conflit

Le SWC bénéficie néanmoins de soutiens influents, non seulement à Washington, mais aussi en Suisse, notamment en la personne de Neil Barofsky. Depuis juin 2021, avec quelques interruptions et l’aide de nombreux collaborateurs, le juriste américain examine les archives du Credit Suisse à la recherche de comptes liés aux nazis. Cette enquête a été déclenchée par le communiqué du SWC évoquant 12 000 criminels de guerre nazis en Argentine.

Neil Barofsky, the Treasury Department's special inspector general for the Troubled Assets Relief Program, testifies before the Senate Finance Committee as the Obama administration pushes this we ...
L'avocat Neil Barofsky souhaite avoir accès à d'autres documents de Credit Suisse, mais UBS le freine pour le moment.Image: AP

Ce chiffre était très probablement erroné. Dans un rapport intermédiaire remis début février au Sénat, Barofsky ne mentionne plus que 71 nazis en Argentine dont la banque principale aurait été le Credit Suisse.

Il n’en a pas moins salué explicitement la coopération avec le SWC lors de son audition au Sénat début février. Il a qualifié l’institut de «porte d’entrée» lui ayant facilité l’accès aux archives en Argentine. Il s’est en revanche dit «préoccupé» par l’initiative judiciaire d’UBS.

Barofsky devrait obtenir les documents ultérieurement

Ironiquement, c’est peut-être Barofsky qui souffre le plus de l’affrontement entre UBS et le SWC. La banque lui refuse en effet l’accès à environ 290 dossiers qu’il souhaiterait consulter, car ces documents pourraient, selon lui, contenir des informations sur des comptes de hauts responsables nazis auprès d’institutions prédécesseures du Credit Suisse.

Ces pièces sont bloquées. UBS affirme qu’elles sont liées au litige avec le SWC. Elles sembleraient confirmer les soupçons d’organisations juives selon lesquels le Credit Suisse n’aurait pas rendu publics, dans les années 1990, des documents sensibles, par crainte de devoir verser des indemnités supplémentaires.

Pour Barofsky, la question est en réalité secondaire. L’accord global avec les grandes banques est l’un des rares sujets qui ne relèvent pas de son mandat. UBS lui aurait d’ailleurs assuré qu’il pourrait consulter la plupart des dossiers bloqués une fois le litige avec le SWC réglé.

Pour le SWC, en revanche, l’enjeu est considérable. Si le juge Korman confirme l’accord, l’institut de recherche risque de perdre celui qui a peut-être été son adversaire favori, et donc sa cible privilégiée pour mobiliser des dons: les grandes banques suisses.

C’est pourquoi le rabbin Cooper attise de nouveau les tensions. Dans les documents remis début février au Sénat, on peut lire cette phrase: au Credit Suisse travaillaient «les banquiers des nazis». Par de tels mots, le SWC entretient la controverse aux Etats-Unis. (trad. hun)

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