International
ukraine

Il faudrait 750 ans pour déminer l'Ukraine: reportage

Il faudrait 750 ans pour déminer l'Ukraine: avec ceux qui essaient

Serhii Shmyrov et Pavlo Mykyento, à la recherche des mines.
Serhii Shmyrov et Pavlo Mykyento, à la recherche des mines.Paul Hardisty
En Ukraine, l'armée russe a disséminé des millions de mines pour protéger ses positions de défense. On estime aujourd'hui qu'un tiers du territoire ukrainien est recouvert de mines et de munitions non explosées. Des ONG ont commencé le travail titanesque de déminage du pays. Reportage aux côtés d'une de leurs équipes.
04.01.2025, 18:52
Paul Hardisty / the conversation
Plus de «International»
Un article de The Conversation
The Conversation

Serhii Shmyrov et Pavlo Mykyento travaillent de concert et se déplacent avec lenteur et précaution. Les deux hommes portent une tenue de protection anti-mines ainsi qu'une visière et d'épais gilets – les températures hivernales se sont abattues sur le Nord de l'Ukraine où un vent glacial souffle au travers des plaines.

Mykyento décrit, devant lui, un large arc de cercle en agitant un détecteur de métaux fabriqué en Australie. Il avance ainsi, pas à pas, tandis que Shmyrov le suit en marquant de piquets rouges et blancs l'étroit couloir qu'ils laissent derrière eux, débarrassé de mines et de munitions non explosées (UneXploded Ordnance, UXO). Tout dépend du niveau de contamination du terrain, mais le duo inspecte environ 150 mètres carrés par jour. Un travail quotidien dangereux et monotone.

Un travail de longue haleine

Autour de nous, une multitude de piquets rouges et blancs délimitent les zones déjà défrichées. Certains d'entre eux, plus longs et de couleur jaune, marquent l'emplacement des mines et des munitions non explosées qui ont été détectées.

Panneau signalant en ukrainien et en russe la présence d’une mine.
Panneau signalant en ukrainien et en russe la présence d’une mine.Paul Hardisty

Quelques trous de tirailleurs, creusés à la hâte et dans lesquels les soldats russes se cachaient autrefois, sont encore visibles. Un peu plus loin, on peut voir un panneau rouge et blanc sur lequel sont inscrits le symbole distinctif de la tête de mort et les mots «STOP MINES». Prendre le risque de ne pas respecter cette signalétique pourrait être fatal.

J'ai accompagné une équipe de HALO Trust, la plus grande ONG de déminage présente en Ukraine, dans une zone située à environ 70 kilomètres au nord-est de Kiev, près de la localité de Bervytsia. Lors des premiers jours du conflit, une unité russe a stationné pendant près de trois semaines dans cette petite commune rurale. Les soldats y ont creusé des tranchées et des trous de tirailleurs. Ils y ont également posé des mines, avec des fils déclencheurs ainsi que d'autres dispositifs pièges le long des bois alentour.

37 000 m2 de terrain doivent être défrichés dans cette zone. Cinq équipes de déminage y sont déployées, chacune composée d'un chef d'équipe et de deux opérateurs. Deux d'entre eux sont des secouristes qualifiés. La zone à sécuriser comprend des champs, des zones boisées, des routes, des chemins, ainsi que plusieurs maisons et datchas (maisons de campagne). Comme l'explique Olga Yahhimovitch, commandante du groupe d'intervention:

«Des personnes vivent sur ces lieux, elles marchent dans la forêt, y cueillent des champignons. Les enfants y jouent régulièrement. C'est pourquoi cet endroit constitue une zone d'intervention prioritaire»
Olga Yahhimovitch

Nadia Falko, 77 ans, est une habitante du secteur: «Avec mes amies – des mamies comme moi, dit-elle en riant, nous avions pour habitude de ramasser des champignons près des chemins bordant la forêt. Nous sommes très reconnaissantes aux démineurs d'avoir rendu ces sentiers de nouveau sûrs.»

Je suis venu sur cette zone d'intervention fin novembre avec Bruce Edwards, responsable des partenariats de l'ONG HALO en Ukraine. Trois jours avant mon arrivée, le territoire ukrainien avait subi la plus importante attaque aérienne lancée par la Russie depuis le début de la guerre. Une douzaine de villes, dont Kiev, avaient été frappées par des drones et des missiles russes. Le matin même, nous venions d'apprendre que le président Joe Biden avait autorisé la livraison de mines antipersonnel en Ukraine, qu'il avait jusqu'alors refusée.

Il y a de cela dix mois, Edwards était encore ambassadeur d'Australie en Ukraine. Lorsque le conflit a débuté en février 2022, il a été évacué avec son équipe vers la Pologne, où il est resté jusqu'à la fin de son affectation. Mais au lieu de rentrer à Canberra, il a choisi de quitter le corps diplomatique.

Bruce Edwards.
Bruce Edwards.Paul Hardisty

Sa décision, explique-t-il, reposait sur le sentiment du devoir inachevé: «C'était frustrant d'être bloqué à Varsovie lorsque je savais que plus de choses pouvaient être accomplies. Je n'avais pas imaginé qu'après avoir été ambassadeur en Ukraine, je deviendrais à terme ambassadeur de l'Ukraine», dit-il en souriant. Son épouse et ses enfants vivent en Pologne, et il s'y rend dès qu'il le peut pour les retrouver. Mais son travail ici le tient très occupé.

«Je crains que ce ne soit un emploi à vie»

Selon l'ONU, l'Ukraine est désormais le pays qui comprend le plus de terrains minés au monde.

Mines antipersonnel «intelligentes»

Le ministère ukrainien de l'Économie estime que 139 000 km2, soit près d'un tiers du territoire ukrainien, sont potentiellement contaminés par des mines et des explosifs. Malgré les efforts de HALO et d'autres organisations, les zones minées ne cessent de s'étendre : la ligne de front de 1 000 kilomètres est aujourd'hui le plus long champ de mines au monde. En 2023, la Banque mondiale avait annoncé que le déminage de l'Ukraine pourrait représenter un coût d'environ 37 milliards d'euros.

Les mines sont essentiellement des armes défensives. Après les avancées spectaculaires de l'armée ukrainienne, à l'automne 2022, avec la reprise de la ville de Kherson au sud et le recul des soldats russes à Kharkiv vers l'est, l'armée russe, en se retranchant, s'est mise à poser des mines de manière systématique.

Certaines mines, telles que la PMN-2, sont à effet de souffle et explosent par simple contact pour tuer ou mutiler. Les petites mines PFM-1 (ou mines papillon) peuvent être lancées à l'aide de roquettes et se retrouver dispersées sur une vaste zone. Ce modèle, qui ressemble à un jouet et attire les jeunes enfants, contient seulement 37 grammes d'explosif liquide et est donc conçu pour blesser grièvement.

Une mine PFM-1 russe.
Une mine PFM-1 russe.shutterstock

Les mines OZM-72 sont activées par un fil de déclenchement et bondissent littéralement hors du sol une fois qu'elles sont déclenchées, pour exploser à hauteur de poitrine. D'autres, dites «intelligentes», comme la POM-3 russe, contiennent des capteurs qui déclenchent la détonation en cas de mouvement humain à proximité.

Posées sans discrimination, ces armes tuent et infligent d'horribles blessures sans aucune distinction, touchant des militaires mais aussi des civils. Elles ont été interdites après la signature de la Convention d'Ottawa, en 1997, qui compte aujourd'hui 164 Etats parties dont l'Ukraine.

Vasyl Myroshnychenko, l'ambassadeur d'Ukraine en Australie, m'a dit qu'avec l'équipement dont le pays dispose actuellement, il faudrait environ 750 ans pour neutraliser toutes les mines qui ont été jusqu'à présent posées sur le territoire ukrainien. Pourtant, le gouvernement s'est officiellement fixé l'objectif optimiste de démanteler au moins 80% des mines au cours de la prochaine décennie. Et ce, malgré le fait que parmi les zones les plus minées, nombreuses sont celles qui ne peuvent être inspectées tant que les combats n'auront pas cessé.

Une mission à haut risque

Eifion Foster, commandant d'unité pour les opérations de HALO en Ukraine centrale, est un jeune Gallois qui travaille pour l'organisation HALO depuis deux ans. «J'ai suivi ma formation au Cambodge et j'ai ensuite travaillé au Sri Lanka et en Afghanistan.» Il est en Ukraine depuis février 2024 et affirme que l'ampleur de la tâche est sans commune mesure en comparaison avec les zones sur lesquelles il avait jusqu'à présent travaillé.

Eifion Foster montre une fosse contenant des fragments d’engins explosifs.
Eifion Foster montre une fosse contenant des fragments d’engins explosifs.Paul Hardisty

Dans les années 1970, au Cambodge, alors tiraillé par la guerre civile, de nombreux terrains ont été recouverts de mines antipersonnel. Depuis 1979, plus de 63 000 Cambodgiens, dont beaucoup d'enfants, sont morts ou ont été blessés par ces mines, et on estime à 26 000 le nombre de personnes amputées à cause des mines disséminées dans le pays. Des organisations comme HALO y sont toujours actives pour tenter d'éliminer tous risques.

La première étape d'une opération de déminage consiste toujours en une «enquête non technique» qui repose sur l'utilisation de cartes, d'images de drones et de satellites, de rapports officiels et d'informations provenant de l'armée et de la police. Les témoignages et les observations de la population locale sont aussi précieux: «Ce sont eux qui connaissent le mieux la région, explique Olga Yahhimovich, ils ont vu ce qui s'est passé ici».

Petro Shatayev, 70 ans, président d'une société de jardinage locale, a été témoin de l'occupation russe à Bervytsia. Il témoigne: «Je suis moi-même russe et j'ai honte de ce que la Russie a fait à notre village. Aujourd'hui, je dois tenir mon chien en laisse lorsque nous nous promenons, afin qu'il ne déclenche pas un fil-piège ou une mine. Les démineurs travaillent sur nos terres tous les jours. J'apprécie vraiment qu'il y ait de telles personnes qui nous aident à nous débarrasser du danger.»

Le déminage est un processus dangereux. Selon le Centre national de lutte contre les mines en Ukraine, 29 accidents se sont produits au cours des opérations de déminage depuis le début de l'invasion à grande échelle en 2022, causant la mort de 18 personnes et en blessant 44 autres.

Les équipes de HALO sont bien formées et leur bilan sécuritaire est excellent. De plus, l'utilisation de technologies telles que les drones et Robocut, un véhicule de déminage télécommandé, permet de rendre le travail plus sûr.

Les agents de l'organisme sont toutefois réticents à parler des risques qu'ils encourent. Ils ont choisi de faire ce travail pour diverses raisons: pour Foster, cela lui donne l'occasion de bien agir pour le monde et de voyager. Mais l'équipe reste parfaitement consciente des dangers: «La technique russe est bien plus sophistiquée que tout ce que nous avons vu au Cambodge ou en Afghanistan», confie le démineur. Les Russes, par exemple, empilent les mines de telle sorte qu'en retirer une fait exploser l'autre placée en dessous.

Serhii Shmyrov, un homme calme et réfléchi, est originaire de Bakhmout, une ville qui a été presque entièrement détruite lorsqu'elle est tombée aux mains des Russes il y a près d'un an. Avant la guerre, il travaillait dans une station-service. Il me montre le Robocut, qui a été conçu pour se déplacer dans des broussailles denses.

La machine ressemble à un petit bulldozer blindé. Shmyrov se tient derrière un bouclier protecteur et dirige le robot depuis sa console. Il abaisse la tête de coupe au sol et appuie sur l'accélérateur. Les lames vrombissent et déchirent les broussailles de sorte qu'en présence de détonateurs à fil explosant, ces derniers se déclenchent dès le passage du Robocut.

Le Robocut.
Le Robocut.Paul Hardisty

Ces machines, qui coûtent plus de 70 000 dollars chacune, peuvent déblayer plusieurs milliers de mètres carrés par jour. Elles permettent d'effectuer une tâche particulièrement dangereuse et a fortiori de sauver des vies. Mais ces innovations technologiques ne peuvent pas faire le travail à elles seules. Une fois qu'elles ont débarrassé la surface des fils-pièges potentiels, les équipes doivent se rendre sur place avec des détecteurs de métaux pour rechercher des mines qui pourraient être enterrées.

Lorsqu'une mine ou une UXO est identifiée, l'équipe HALO fait appel à une équipe gouvernementale de neutralisation des munitions. Les engins trouvés peuvent être désamorcés sur place ou enlevés puis détruits collectivement, selon les circonstances. L'équipe HALO a identifié et retiré 66 munitions réelles de cette zone, ainsi que d'innombrables pièces de métal inertes: fragments rouillés d'armes brisées, grenades propulsées par fusée et obus de mortier, douilles de différents calibres et bonbonnes de gaz usagées. Aujourd'hui, plus rien n'explose: aucune nouvelle mine ou UXO n'a été trouvée.

Déminer le territoire et les perspectives futures

Le 14 mars 2022, au cours de la deuxième semaine d'occupation de ce petit hameau par les Russes, l'artillerie ukrainienne a visé le camion de munitions de l'unité stationnée. L'explosion qui en a résulté a projeté des munitions dans un rayon d'au moins 50 mètres. Les champs et les taillis environnants étaient jonchés de dizaines de lance-roquettes, d'obus de mortier de 82 mm, de munitions d'armes légères, d'obus de canon automatique de 30 mm, de grenades, de mines ainsi que d'un petit arsenal d'explosifs actifs et très dangereux.

Foster nous conduit à l'endroit où se trouvait le camion de munitions lorsqu'il a explosé. Même deux ans plus tard, le sol sous nos pieds est encore brûlé. Les arbres et la végétation sont penchés, repoussés par la force de la détonation. Des morceaux de métal rouillés et tordus se dressent dans les broussailles: les vestiges du camion.

Site où le camion russe a été touché.
Site où le camion russe a été touché.Paul Hardisty

Je m'approche de la ligne de piquets pour voir de plus près. Mais Shmyrov, qui se tient à proximité, pointe du doigt le sol jonché de munitions rouillées. «Attention», dit-il en ukrainien. Nous suivons une piste sablonneuse – en respectant les piquets rouges et blancs. Le soleil fait son apparition et nous apporte un peu de chaleur. L'équipe affiche quelques sourires. Hormis la présence inquiétante d'un danger mortel au-delà du chemin balisé, la promenade est somme toute agréable.

Nous arrivons dans une petite maison de campagne. Lorsque les Russes ont envahi la région, les propriétaires – un mari, une femme et leur fille de 12 ans – ont fui Kiev et sont venus ici, pensant y être en sécurité. Les Russes sont arrivés quelques jours plus tard. Yahhimovich montre un cratère à environ 15 mètres de la maison:

«Un obus de mortier de 82 millimètres a atterri là. Les éclats d'obus ont blessé la fille. Les Russes ne les ont pas laissés aller à l'hôpital. Au début, ils l'ont aidée, mais après que le camion de munitions a été touché, ils se sont mis en colère. Dieu merci, elle s'en est sortie»

Nous continuons à suivre le chemin dégagé. HALO a commencé à travailler ici en septembre 2024. En deux mois, ils ont débarrassé 20 000 m2 des menaces de surface (pièges et fils-pièges), 6000 m2 de cette zone ont également été décontaminés – c'est-à-dire débarrassées des mines enterrées. «Contamination», le terme qu'ils emploient, évoque davantage un projet environnemental qu'un projet de désarmement.

«Le déminage militaire est complètement différent», me dit Foster alors que nous marchons côte à côte:

«Pour l'armée, il s'agit simplement de dégager un couloir afin de passer. Il n'est même pas nécessaire que le déminage soit parfait. Un certain nombre de pertes sont acceptables: c'est une question de rapidité. Il ne faut pas s'enliser et devenir une cible. Tandis que nous, pour notre part, nous réalisons un travail humanitaire qui doit être totalement sûr: 99%, ce n'est pas suffisant»

«Les mines sont une source de pollution», m'a expliqué Bogdhan Kuchenko, de l'organisation caritative ukrainienne Ecoaction, lorsque de notre rencontre à Kiev. «Les mines et les munitions non explosées rendent les terres inutilisables pour l'agriculture ou tout autre usage productif. Les mines tuent également les animaux.»

Mais il y a un bénéfice à en tirer. «Les zones minées peuvent être interdites d'accès pendant de nombreuses années. Lors de cette période, les écosystèmes peuvent se reconstituer». Dans des endroits comme Chypre, la zone démilitarisée minée entre les forces turques et chypriotes s'étend d'un bout à l'autre du pays. Quarante ans après le cessez-le-feu, le corridor est un écosystème prospère qui abrite des arbres adultes, des sous-bois florissants et des dizaines d'espèces d'oiseaux et d'animaux endémiques.

Ici, ce temps est encore loin. Pour l'heure, les Ukrainiens font ce qu'ils peuvent, tentent de résister et de préserver des vies tandis que les Russes continuent de poser des mines.

Cet article a été publié initialement sur The Conversation. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

La guerre en Ukraine dans l'œil d'Alexander Chekmenev
1 / 25
La guerre en Ukraine dans l'œil d'Alexander Chekmenev
Faces of war pour le New York Times.
source: alexander chekmenev
partager sur Facebookpartager sur X
Des drones russes traquent des civils en Ukraine
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Kanye West a vendu son «bunker» éventré pour une fortune
Il lui aura fallu moins d'une semaine pour que l'ancien «bunker» dévasté du truculent rappeur trouve un nouveau propriétaire, pour la modique somme 31 millions de dollars. Retour sur une histoire déjantée.

31 millions dollars, c'est loin, bien loin des 75 millions auxquels était estimé ce petit bijou d'architecture au moment de sa vente en 2020. Ceci dit, le tout nouvel acquéreur de cet impressionnant bloc de béton sur Malibu Road n'a aucunement l'intention d'y habiter: pour Andrew Mazzella, il s'agit de se faire de l'argent.

L’article