Cette démarche pleine de culot a permis à Kobel de devenir numéro 1
Gregor Kobel (28 ans) est devenu le gardien numéro 1 de l'équipe de Suisse après l'Euro 2024 et la fin de la carrière internationale de Yann Sommer. Ce vendredi, comme habituellement, c'est lui qui a été aligné contre l'Allemagne à Bâle – défaite 4-3 des Helvètes – pour ce premier match de préparation à la Coupe du monde cet été (11 juin au 19 juillet).
Ce Mondial sera le premier grand tournoi de Kobel dans la cage de la Nati. Le Zurichois, qui évolue au Borussia Dortmund en Allemagne, se confie dans cette interview exclusive donnée au groupe CH Media, auquel appartient watson.
Qui est le meilleur gardien du monde?
GREGOR KOBEL: C’est aux autres d’en juger.
Oui, mais vous êtes spécialiste.
C’est vrai. Mais la question n’est pas simple, car il y a énormément de très bons gardiens.
Vous vous considérez comme l’un des dix meilleurs?
Là encore, je laisse volontiers les autres juger. Mon objectif est de toujours performer au mieux.
Dortmund, votre club, est un grand club. Pourtant, vous entamez chaque saison en sachant que le maximum atteignable est la victoire en Coupe nationale.
Nous n’abordons certainement pas la saison avec cet état d’esprit. Certes, le dernier titre de champion de Dortmund remonte à 14 ans. Le Bayern Munich a prouvé durant cette période qu’il est LE club en Allemagne et celui qu’il faut battre. Mais on entame toujours une saison pour atteindre le maximum.
La domination du Bayern, c'est usant pour vous?
Il faut reconnaître que le Bayern réalise une saison exceptionnelle. Nous aussi, nous obtenons de très bons résultats. Avec nos 61 points en 27 matchs, nous aurions été en tête du classement il y a trois ans. Mais le Bayern fait simplement encore un peu mieux que nous. C’est en partie frustrant pour moi, car je veux gagner des titres. Mais j’en tire aussi de l’énergie. En tout cas, la faim ne diminue pas.
Donc pas de sentiment de résignation face à la domination bavaroise?
(Rires) Non, ce n’est pas à ce point. Beaucoup n’ont jamais, dans leur vie de sportif, l’occasion de gagner quelque chose de grand. A Dortmund, c’est différent. C’est pourquoi je suis heureux de pouvoir jouer dans un club aussi important et ambitieux. Cela me rend fier. Et chaque année où nous avons la possibilité de jouer des titres est une année fantastique.
Vous regrettez la finale perdue 2-0 de Ligue des champions 2024 contre le Real Madrid? Cela n’aurait pas été illogique que vous meniez 3-0 à la mi-temps.
Les déceptions font malheureusement partie du jeu. Pour moi, c’est du passé. Ce qui compte, c’est ce qui est devant moi.
Pourtant, quand on fait le bilan, on regarde en arrière.
Oui et non. Nous avons tellement de matchs. Nous n’avons presque pas d’autre choix que d’adopter cet état d’esprit: ce qui était hier ne compte plus aujourd’hui.
Mais vous avez quand même des moments dans votre vie où vous pouvez vous détendre et profiter?
Très peu. Le calendrier est extrêmement chargé. Si l’on joue encore un Euro ou une Coupe du monde, on a au maximum trois semaines de pause par an. Mais ça me va, c’était mon choix.
Et probablement aussi un rêve?
Mon rêve a toujours été de devenir footballeur professionnel. Je me considère donc comme extrêmement privilégié, même lorsqu’on enchaîne deux déplacements en quelques jours et qu’on passe plus de temps à l’hôtel qu’à la maison. Malgré tout, c’est un métier magnifique.
Vous n’aviez que 16 ans lorsque vous avez quitté GC pour Hoffenheim.
Je suis incroyablement reconnaissant envers mes parents de m’avoir laissé franchir ce pas. Aujourd’hui, je ne considère pas comme évident de laisser un jeune de 16 ans partir vivre dans un autre pays. Mais à l’époque, je ne me suis pas posé tant de questions. Je voulais simplement jouer au football, progresser, et j’avais un très bon feeling avec Hoffenheim.
Combien de fois avez-vous pleuré dans votre lit à cause du mal du pays?
Je n’ai jamais pleuré à cause du mal du pays. Il y avait beaucoup de garçons venus de l’extérieur, cela nous rapprochait. Et très tôt, j’ai partagé un appartement avec un coéquipier. Cela nous a fait du bien de devenir adultes tôt, de gérer notre quotidien de manière autonome. Et je dois dire que c’était vraiment une période géniale.
Plus tard, à 21 ans, vous allez voir le manager et vous lui dites: «Je suis meilleur que le numéro 1 Oliver Baumann, je ne veux plus être numéro 2. Prêtez-moi!»
Ce n’était pas moi directement, mais mon management autour de Philipp Degen. Mais c’est vrai. Il faut de la confiance en soi pour s’imposer dans ce milieu.
C’est aussi courageux.
Peut-être. J’étais à un moment où je devais progresser. L’expérience est un facteur essentiel, surtout au poste de gardien. Je sentais que le moment était venu d’être numéro 1. Avec Augsbourg, nous avons trouvé un excellent point de chute. La situation n’était pas simple. Le club jouait le maintien. Chaque point comptait. Il était question d’emplois, d’existences.
En équipe nationale, vous êtes resté plusieurs années dans l’ombre de Yann Sommer. On se sent comme un étranger en tant que numéro 2?
Non. Je ne me suis jamais senti ainsi. Même dans ce rôle, l’objectif doit être d’aider l’équipe.
Qu’est-ce que cela vous a fait de devenir numéro 1 après l’Euro 2024?
Bien sûr, cela m’a fait très plaisir, car c’est une grande fierté de représenter la Suisse sur le terrain.
Vous vous êtes senti plus précieux, plus accepté?
Non. Je ne me définis pas uniquement par le temps de jeu, les résultats ou mon ego. Je me sentais déjà bien en équipe nationale en tant que numéro 2, même si j’avais l’ambition de jouer. C’est normal pour un compétiteur. Mais associer la notion de valeur d'une personne au sport, je trouve cela compliqué.
Vous voyez comment, ce prochain voyage aux Etats-Unis pour la Coupe du monde?
Avec une immense impatience. Jouer une Coupe du monde pour son pays est l’une des plus grandes choses que l’on puisse vivre en tant que footballeur.
Granit Xhaka prépare toujours ses valises dans l'optique de jouer jusqu’à la finale. Vous allez faire pareil?
On peut aussi faire des lessives sur place. Mais oui, j'ai le même état d'esprit que Granit: quand on entame un tournoi, il faut viser le maximum.
Si l’on prend les qualifications comme référence, la Nati fait partie des outsiders pour le titre.
Faire des pronostics avant un tournoi, c'est difficile. Mais oui, les qualifications ont été plaisantes. On peut continuer sur cette lancée.
Vous jugez comment l’évolution politique et sociétale aux Etats-Unis?
Quand je pense à la Coupe du monde, c’est la dernière chose à laquelle je pense.
Cela ne vous intéresse pas?
Si, bien sûr. Mais je ne me considère pas en position de donner des analyses qui auraient une réelle valeur pour le grand public. Quand il s’agit de football, je peux donner un avis fondé. Mais je ne serais pas à l’aise de devoir exposer publiquement mon point de vue sur les sujets que vous évoquez. Il existe des experts bien plus qualifiés dans ce domaine.
Pourtant, on attend cela de vous et de nombreux autres footballeurs. Mais cela n’a pas aidé l’équipe allemande qu’on lui demande de prendre position lors du dernier Mondial au Qatar.
Beaucoup, dans l’équipe, n’ont sans doute pas apprécié. Nous, les footballeurs, sommes là pour performer, pour enthousiasmer les gens à la maison et dans les stades. Le sport est beau, il rassemble et s’adresse à toutes les couches de la société. Cela doit rester ainsi.
Vous pensez qu’on en demande trop aux sportifs?
Pas seulement aux sportifs.
Je ne sais pas non plus pourquoi leur opinion devrait compter davantage. Et je ne vois pas en quoi je serais qualifié pour juger publiquement la politique des Etats-Unis.
Quand un conseiller fédéral se rend en Arabie saoudite, personne n’attend de lui qu’il porte un brassard arc-en-ciel.
Exactement. Je suis sportif et je ne veux pas être instrumentalisé pour autre chose.
La période des transferts approche. Et les spéculations vont reprendre: Kobel à Chelsea, Kobel au Real Madrid, Kobel à l’Inter Milan. Cela vous agace?
Cela me laisse froid. Et puis, il est toujours important pour moi de rester dans le présent. Même si la lutte pour le titre n’est pas aussi serrée que nous l’aurions souhaité, ma mission à Dortmund exige tout de moi.
Vous aurez 29 ans en décembre. Vous pensez déjà à l’après-carrière?
Pas vraiment. Mais je garde tout de même un œil autour de moi.
Et vous voyez quoi?
Des choses auxquelles je peux m’intéresser en parallèle de ma carrière. Je viens par exemple d’investir dans la marque de vêtements de sport X-Bionic, notamment parce que leurs produits m'enthousiasment depuis de nombreuses années.
C'est un premier pas vers l’entrepreneuriat?
Non, pas vraiment. Je reste totalement en dehors des opérations quotidiennes de cette entreprise. Mais je pourrai intervenir à titre consultatif dans le développement des produits si nécessaire. Ce sont des gens formidables et des produits d’une qualité exceptionnelle.
Adaptation en français: Yoann Graber
