La somme colossale qu'aurait gagnée Infantino si son projet avait abouti
Gianni Infantino a survécu politiquement à cette deuxième semaine de scandales. Après avoir fait discrètement marche arrière sur son projet d'ouvrir à des investisseurs privés une partie des compétitions de la Fifa, le président de l'instance mondiale du foot (56 ans) a reçu le soutien de la direction de la Fifa lors d'une réunion à Rabat, au Maroc. Mais pour le Valaisan, l'affaire est encore loin d'être terminée.
C'est également ce que pense le Tessinois Giangiorgio Spiess, seul Suisse membre d'honneur de l'UEFA. Pour rappel, l'instance européenne se mobilise contre Infantino et continue de menacer de boycotter des compétitions. «Infantino était mon secrétaire à l'UEFA», rembobine Spiess.
Spiess estime qu'Infantino a depuis perdu le sens des réalités. «Je partage à 100% la position de l'UEFA», affirme-t-il. Selon lui, il n'est plus possible d'avoir confiance dans le président de la Fifa. Infantino aurait changé. Lorsqu'il a pris la présidence de la Fifa en 2016, il avait promis des réformes et avait bien commencé. Mais il aurait ensuite accumulé trop de pouvoir. «Comme un dictateur», lâche Spiess.
Il aurait perdu le sens des réalités: c'est également le constat d'autres anciens alliés suisses d'Infantino. L'un d'eux voit dans la justice la principale raison de ce changement. Infantino aurait eu peur d'être condamné. Mais la procédure pénale ouverte après ses rencontres secrètes à l'hôtel Schweizerhof de Berne avec l'ancien procureur général de la Confédération Michael Lauber a été classée en 2023:
Une erreur de jugement. Le retrait de son projet de commercialisation de la Fifa ne suffit pas à clore l'affaire. Notamment en raison d'un chiffre explosif qui a fuité: Gianni Infantino aurait dû gagner environ 30 millions de dollars (plus de 24 millions de francs suisses) par an s'il était devenu le patron de l'entité commerciale externalisée. Davantage que les CEO de grands groupes pharmaceutiques, de multinationales de l'agroalimentaire et de banques.
Cette somme colossale lui aurait été versée après 2031, une fois son mandat de président de la Fifa terminé. Ces dernières années, Infantino ne gagnait «que» quelque 5 millions de dollars par an. L'argent aurait dû lui parvenir par l'intermédiaire d'une structure baptisée «FIFA Forward Enterprise». Schweiz heute, média du groupe CH Media auquel appartient également watson, affirme l'avoir appris d'une source bien informée. Le Wall Street Journal avance le même chiffre dans un vaste article d'investigation.
Infantino a peur des Etats-Unis
Le fait que l'influent quotidien américain s'en prenne au Suisse suscite de la nervosité dans l'entourage d'Infantino. Le fondateur du World Economic Forum (WEF) de Davos, Klaus Schwab, avait lui aussi été déstabilisé par des révélations du Wall Street Journal, avant de finir par démissionner. Et le prédécesseur d'Infantino, Sepp Blatter, avait lui aussi semblé capable de survivre à tout, jusqu'à ce que les médias américains, puis la justice américaine, scellent sa chute.
Sur le plan des fédérations de football, Infantino rencontre surtout de la résistance en Europe, du côté de l'UEFA. Mais les Etats-Unis pourraient représenter une menace plus sérieuse encore. Jamie Raskin, le démocrate le plus haut placé au sein de la commission judiciaire de la Chambre des représentants, a Infantino dans son viseur.
Il réclame des informations détaillées, notamment sur ses liens étroits avec Donald Trump. «FIFA Forward Enterprise» constitue également un élément sensible: Joshua Kushner, le frère de Jared Kushner, gendre de Trump, figurait parmi les investisseurs envisagés.
Infantino doit se présenter devant la commission pour y être interrogé. Mais comme les démocrates sont minoritaires dans les deux chambres du Parlement américain – ce qui pourrait changer en novembre –, ils ne peuvent pas convoquer formellement le Valaisan et peuvent seulement l'inviter.
Acceptera-t-il l'invitation? Du côté de la Fifa, on indique que Gianni Infantino a actuellement «d'autres rendez-vous prioritaires». Dans le même temps, un représentant de l'instance reconnaît, lors d'un entretien confidentiel avec Schweiz heute, que les développements aux Etats-Unis sont pris au sérieux.
Dans l'entourage d'Infantino, on perçoit également une certaine inquiétude face au silence de son «ami» Donald Trump depuis le début de la polémique. Le président américain va-t-il le laisser tomber, maintenant qu'il ne semble plus lui être utile après la Coupe du monde?
Des discussions en coulisses le montrent: Infantino craint davantage les Etats-Unis que l'Europe. Dans son entourage, on a calculé que seules deux douzaines de nations européennes – sur les 211 associations membres au total – souhaiteraient réellement se débarrasser d'Infantino. Et au bout du compte, il ne lui faudrait que 106 voix pour obtenir la réélection qu'il vise le 18 mars 2027. Cela devrait donc suffire dans tous les cas.
Un concurrent qu'Infantino prend au sérieux
Il ne faudrait toutefois pas sous-estimer l'Europe. Elle constitue le bastion sportif et commercial de la Fifa. Le Premier ministre britannique Andy Burnham a qualifié Infantino de «mauvais homme». L'ancienne star mondiale Luis Figo se dresse contre le Valaisan. Les critiques dévastatrices de l'ex-légendaire coach d'Arsenal, Arsène Wenger, qui a ensuite travaillé durant des années pour la Fifa, sont particulièrement douloureuses.
L'UEFA examine actuellement si elle peut réunir les 43 voix nécessaires pour convoquer un congrès extraordinaire de la Fifa et y déposer une motion de défiance. Infantino pourrait alors être renversé. Au sein de l'UEFA, on estime pouvoir obtenir, outre le soutien de l'Europe, celui de l'Océanie, de l'Asie et de certaines parties de l'Amérique du Sud.
Deux noms circulent pour succéder au Suisse: le président qatari du Paris Saint-Germain, Nasser Al-Khelaïfi, et le patron de la Concacaf Victor Montagliani. La Concacaf est la confédération de football d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes. Infantino ne prend au sérieux que l'un des deux, le Canadien Montagliani. Le Valaisan estime toutefois que celui-ci mise plutôt sur une élection régulière à sa succession en 2031.
Infantino se voit en victime d'une campagne
C'est ce qu'affirme un homme qui suit Infantino de près et qui a encore été en contact avec lui ces derniers jours. Selon lui, Infantino se considère comme la victime d'une campagne médiatique et d'une intrigue. «FIFA Forward Enterprise» aurait délibérément fait l'objet d'une fuite, accompagnée d'un «récit totalement faux»: cette société aurait eu pour objectif de lui procurer argent et prestige après sa carrière de président de la Fifa.
Selon le Valaisan, il n'aurait jamais été question de 30 millions. Les projets n'auraient même pas encore été concrets. D'après le proche d'Infantino, la fuite auprès du Financial Times est intervenue peu avant que le service de communication de la Fifa ne soit associé aux réflexions sur «FIFA Forward Enterprise» et deux jours avant que d'autres organes ne soient informés au préalable. Pour Infantino, un faux récit aurait ainsi pris son autonomie. Un récit qu'il est désormais quasiment impossible de faire disparaître.
Et un récit qui pourrait mettre un terme à la grande carrière de l'homme qui avait commencé comme secrétaire à l'UEFA.
