Une vie bouleversée pour d'infimes fractions de seconde. C'est ce qui est arrivé dimanche lors de la finale masculine de sprint sur 100 mètres: l'Américain Noah Lyle a battu le Jamaïcain Kishane Thompson, pour... cinq millièmes de seconde.
De 9 secondes, 78 centièmes, 4 millièmes à 9 secondes, 78 centièmes, 9 millièmes, pour être exact. Des années de renoncement, de sacrifices, de douleur, pour un moment perdu dans un battement de cil, imperceptible pour l'humain. Des chiffres sur le chronomètre, calculés par la machine, qui changent une vie. Des années de dur labeur qui se jouent, on peut le dire, au hasard.
Le fait de jouer la victoire ou la défaite dans ces infimes moments, émiettés entre les 0 et les 1 du chronomètre numérique a quelque chose de l'ordre du saut — ou plutôt, de la course — de la foi. Il faut faire pleinement confiance tant à la montre qu'aux conditions, et laisser le temps s'écouler dans ses veines.
Les Jeux olympiques ne sont pas un endroit où on croise beaucoup de fatalistes. Ceux qui se trouvent des excuses plutôt que de se cramponner à leurs obsessions sportives, ceux qui n'ont jamais quitté leur canapé ou ont abandonné la compétition il y a belle lurette sont restés derrière. Les athlètes des JO ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour prendre le contrôle de leur vie, être les capitaines de leur âme, tordre le cou aux lois de la nature.
Pour Kishane Thompson, perdre pour quelques milièmes, c'est subir le hasard qu'on a tenté de repousser toute sa vie, au-delà des limites du contrôle. A ce niveau-là, c'est de l'ordre du destin.
La théorie du chaos, vous connaissez certainement. Ces changements infimes qui ont des conséquences gigantesques: les battements des ailes d'un papillon à Hong Kong se transforment, par effet domino et des centaines de milliers de réactions de cause à effet plus tard, en tempête sur l'Atlantique.
Sur la piste, une irrégularité due au travail manuel des poseurs de sol, un gravillon qui traînait sur sa ligne ou un lacet vaguement mieux serré qu'un autre aura-t-il permis de faire la différence dans ces quelques millièmes de seconde? La précision du chrono a, à ce niveau, quelque chose de presque pervers pour le médaillé d'argent.
Car si la victoire se joue sur ce moment dérisoire, les conséquences sont, elles, énormes. Noah Lyles pourra se targuer d'être champion olympique. Les sponsors vont se l'arracher, lui le numéro 1, avec les conséquences financières qui vont avec: il pourra peut-être s'offrir la voiture de ses rêves ou une maison pour ses parents à la retraite.
Qu'adviendra-t-il de Kishane Thompson? Lui qui s'est élancé au même rythme que Lyles, a vécu les mêmes sacrifices, va-t-il voir sa vie prendre une direction à angle droit? Tout cela, pour un gravillon sur la piste?
Collaboration: Yoann Graber.