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La Suisse connaît un étrange boom de l'emploi

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La Suisse connaît un étrange boom de l'emploi

Autrefois, il y avait de la croissance économique, mais pas d'emplois. Mais ça, c'était avant. Aujourd'hui, il y a des emplois, mais peu de croissance. Comment en est-on arrivé là? Décryptage.
28.06.2023, 06:1029.06.2023, 18:27
Niklaus Vontobel / ch media
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L'économie est en panne, mais le marché de l'emploi est en plein essor. C'est ce qui se passe en Suisse en ce moment. Trop d'emplois sont créés par rapport à la croissance modérée de l'économie actuelle. Lorsque l'économie était aussi morose qu'aujourd'hui, il n'y avait pas de boom de l'emploi. Et pourtant, les règles qui s'appliquent habituellement ne sont plus de mise.

Le titre des prévisions d'été du Centre de recherches conjoncturelles de l'EPFZ (KOF) est «L'emploi fort rencontre une économie en panne». On y trouve des phrases telles que:

«L'emploi a connu à plusieurs reprises une croissance plus forte que ce que le KOF et d'autres instituts de prévision avaient prévu»

Cette coexistence énigmatique d'un boom de l'emploi et d'un ralentissement de la croissance ne se manifeste pas seulement en Suisse, mais dans presque tous les pays industrialisés. Le Financial times s'amuse de ce phénomène: «En cas de récession, on licencie son voisin, en cas de dépression, on se licencie soi-même. Mais que se passe-t-il quand personne n'est licencié»? Et aussi global que ce phénomène est sa principale conséquence: une nouvelle vague d'immigration.

Une étrange stagnation

La situation n'a pas été aussi bonne depuis longtemps. Le taux de chômage n'est que de 1,9%, son niveau le plus bas depuis deux décennies. L'indice des emplois vacants est très proche d'un record absolu. De nouveaux emplois sont créés à un rythme infernal, au premier trimestre 2023, deux fois plus vite qu'au cours de la décennie précédente. Il a fallu près de dix ans pour créer le dernier demi-million d'emplois et si le rythme actuel se poursuit, le demi-million suivant sera là après environ quatre ans.

Le marché de l'emploi pourrait être décrit comme en très bonne forme... si cela s'appliquait également à la croissance économique. Selon les règles habituelles, si l'économie crée beaucoup de valeur, elle a besoin de beaucoup de collaborateurs. Actuellement, la croissance «piétine», comme l'écrit le KOF, ou est «nettement inférieure à la moyenne», selon les termes du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco). A la fin de l'année dernière, on a même assisté à une stagnation. Pourquoi ce boom de l'emploi?

Le grand décalage de la demande

Il s'agit probablement en partie d'une conséquence tardive du Covid-19, comme l'explique Michael Siegenthaler, expert du marché du travail au KOF. Pendant la pandémie, les gens achetaient encore des home cinéma et des machines de fitness, mais dès 2022, ils sont retournés avec enthousiasme au restaurant, ont réservé des nuits d'hôtel ou des croisières. Il s'en est suivi un important déplacement de la demande vers le secteur des services.

Mais il faut beaucoup plus de personnes au travail dans les services que dans l'industrie, où l'on peut produire davantage avec des machines, pour créer la même valeur ajoutée. Un déplacement vers les services pourrait expliquer pourquoi une économie en faible croissance demande tant de main-d'œuvre et que le marché de l'emploi est en plein essor. Et ce sont effectivement les hôtels et les restaurants qui ont connu la plus forte augmentation de l'emploi, suivis par le commerce de détail.

Quelles sont les conséquences?

Le déplacement vers les services a donc entraîné un boom de la demande de main-d'œuvre, malgré une conjoncture morose. Parallèlement à ce phénomène, une autre tendance s'est fait sentir, qui a réduit cette même offre. Car de plus en plus de baby-boomers partent à la retraite et laissent un vide. Cette tendance s'était déjà renforcée en 2020, mais elle avait alors été masquée par la pandémie. Aujourd'hui de retour, elle se répercute dans tous les secteurs et réduit le nombre de travailleurs. Ainsi, une demande en plein essor se heurte à une offre qui se raréfie, ce qui a pour conséquence: l'immigration.

«Nous constatons une nette augmentation de l'immigration», déclare Michael Siegenthaler. Cela se reflète dans les statistiques. En 2022, près de 80 000 étrangers sont venus s'installer en Suisse et 10 000 citoyens suisses ont quitté le territoire. Au final, il y a eu une augmentation nette de population de 70 000 personnes, bien plus qu'en 2018. En 2023, cette tendance s'est maintenue, si bien que le KOF table à nouveau sur une immigration nette d'environ 70 000 personnes pour cette année.

Le nombre de nouveaux arrivants est comparable à celui de bien avant la pandémie. A l'époque, on comptait en moyenne 75 000 personnes par an. En 2007 déjà, elle a dépassé la barre des 70 000 personnes; ce n'est que dix ans plus tard qu'elle est retombée en dessous. Trois années ont suivi, avec une moyenne relativement faible de 43 000 personnes, avant que la pandémie ne vienne tout bouleverser. Aujourd'hui, une nouvelle vague est là. Reste à savoir combien de temps elle durera.

Et dans le monde?

Il s'agit d'un phénomène mondial et non d'un cas particulier à la Suisse. Le journal britannique The Economist a récemment titré que les pays riches allaient connaître une «nouvelle vague de migration de masse». L'explication se trouve probablement sur les marchés de l'emploi. Comme en Suisse, le chômage n'a jamais été aussi bas depuis des décennies, les entreprises cherchent désespérément du personnel, le nombre de postes vacants est proche des records. Comme en Suisse, l'immigration augmente: la population née à l'étranger croît plus vite que jamais dans l'histoire.

L'année dernière, l'immigration au Royaume-Uni a été la plus élevée depuis six décennies, selon le Bureau national des statistiques (un cas ironique pour ce pays qui a voté pour le Brexit afin de diminuer l'immigration). Des records ou de nouvelles vagues d'immigration sont également à signaler en Australie et en Espagne, ainsi qu'aux Etats-Unis et au Canada. En Allemagne, l'immigration nette n'a jamais été aussi élevée depuis 1950.

Est-ce que cela va continuer?

Le boom mondial de l'immigration pourrait s'essouffler quelque peu au cours de l'année prochaine, estime The Economist. Le déplacement vers les services s'atténuera lorsque les gens auront rattrapé ce qu'ils ont manqué pendant la période du Covid-19 et qu'ils afflueront moins dans les hôtels et les restaurants. Un historien a parlé dans ce contexte de «relentless socializing», c'est-à-dire d'une «sociabilité infatigable», que l'on avait déjà pu observer après de précédentes pandémies.

A long terme, il pourrait même y avoir une pénurie de main-d'œuvre immigrée. L'offre diminue parce qu'il y a moins de naissances au niveau mondial. En revanche, la demande pourrait augmenter, car des pays occidentaux comme le Canada, l'Allemagne ou l'Australie changent de stratégie et accueillent davantage de travailleurs étrangers qu'auparavant, par intérêt personnel, pour aider leur économie.

(Traduit et adapté par Chiara Lecca)

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