Migros va abattre des milliers de poulets et ça pose problème
À l’avenir, la viande de poulet destinée à toute la Suisse devrait être produite à Saint-Aubin (FR), où Micarna a obtenu le permis de construire pour un immense abattoir, ce qui fâche les défenseurs de l'environnement.
Aline Crettol (67 ans) et Alaric Kohler (47 ans) observent les gabarits de 19 mètres de haut dressés sur la friche devant eux. Ils regrettent:
Leur regard se porte vers la gauche, sur un petit bois avec un étang. «Pour les animaux, cette petite zone protégée ne serait plus viable, juste à côté d’un site industriel actif 24 heures sur 24». Puis ils montrent le ruisseau derrière eux: «Et ici, plus personne ne se promènerait à cause du bruit et des odeurs». À droite de la friche, des entreprises sont déjà implantées aujourd’hui.
30 millions de poulets par an
Les inquiétudes des deux habitants de Saint-Aubin, dans le canton de Fribourg, pourraient passer pour une querelle locale, s’il ne s’agissait pas d’un abattoir appelé à approvisionner les supermarchés de tout le pays. Micarna, filiale de Migros, veut y abattre environ 30 millions de poulets par an sur une surface de 9,5 hectares, afin de répondre à la hausse de la consommation.
En 2025, la consommation de volaille par habitant a augmenté de 4% pour atteindre 16,54 kilos. Les organisations environnementales voient cette évolution d’un mauvais œil. Elles mènent un débat particulièrement chargé en émotion avec l’industrie de la viande autour du projet de Migros. Deux questions centrales se posent: combien de poulets la Suisse doit-elle consommer et où doivent-ils être produits?
Une montagne de papier
Au total, 1817 oppositions ont été déposées contre l’abattoir et les projets connexes à Saint-Aubin. Elles provenaient de toute la Suisse, car les opposants ont également récolté des signatures auprès de touristes de passage durant l’été 2024. La préfecture de la Broye y a répondu avant Pâques. Les réponses représentent l'impressionnant total de 40 000 pages réparties. Verdict: Micarna obtient le feu vert.
Alors que des organisations comme Greenpeace n’ont pas encore pris de décision à ce propos et que peu de recours devraient provenir de Suisse alémanique, Aline Crettol (67 ans) et Alaric Kohler (47 ans) ont réagi immédiatement au nom de l'association EcoTransition - La Broye, forte d'une vingtaine de membres et dont ils sont respectivement trésorier et président. Le duo a contesté le permis de construire et se dit prêt à aller jusqu'au Tribunal fédéral s'il le faut. Ils préparent actuellement un recours collectif avec l'aide d'un avocat.
Les deux Fribourgeois savent bien qu’une majorité du village soutient le projet, mais ils jugent un abattoir de cette taille tout simplement surdimensionné:
Un projet de construction ne peut cependant pas être combattu devant les tribunaux sur la base de préoccupations climatiques. À la place, des aspects secondaires et des subtilités formelles prennent le dessus. Un cas qui montre à quel point les procédures peuvent s’éloigner des débats de fond.
Premièrement, il s’agit de l’impact direct, par exemple la question de savoir si des odeurs nauséabondes atteindront les jardins des riverains. Alaric Kohler et Aline Crettol affirment que ce serait le cas pour leurs maisons situées à un kilomètre, dans le centre du village. Selon eux, ils sentent déjà l’odeur du café de l’usine Nespresso, située à Avenches, soit encore plus loin.
Un préavis négatif
Il est aussi question de détails juridiques. Alaric Kohler souligne notamment le passage indiquant que le Service de la mobilité du canton de Fribourg avait émis un préavis négatif sur l’abattoir, contrairement au reste de l’administration. Motif: les infrastructures de transport ne sont pas garanties. Ainsi, la procédure concernant un parking est en suspens, car le dossier est lié à celui de l’abattoir de volailles.
Ce préavis négatif n’avait pas été rendu public jusqu’ici. Pourquoi la préfecture du district de la Broye a-t-elle malgré tout donné son feu vert? L’autorité estime en substance que les infrastructures de transport peuvent être réalisées en parallèle à la construction de l’abattoir. Elle précise toutefois: d’un point de vue juridique, «aucun permis de construire» ne peut être délivré tant qu’«une desserte complète n’est pas assurée».
La consommation d'eau de 7500 personnes
Pour Alaric Kohler, cela prouve que le projet est mené «beaucoup trop rapidement». Il reconnaît toutefois que «c’est presque ridicule de devoir nous battre avec ce type de subtilités juridiques dans le recours», mais ce serait leurs seules chances de succès.
Le Fribourgeois préférerait débattre de questions plus terre-à-terre. Il se demande notamment si la région agricole autour de Saint-Aubin peut se permettre un consommateur d’eau supplémentaire alors que les périodes de sécheresse deviennent plus fréquentes avec le changement climatique.
Pour exploiter l’abattoir dans cette commune de 2000 habitants, il faudra en effet construire une nouvelle conduite depuis Corcelles-près-Payerne, située à six kilomètres. Par ailleurs, 17% de l’eau proviendront du lac de Neuchâtel ou du lac de Morat. Greenpeace a obtenu devant les tribunaux le contrat d’achat correspondant. Celui-ci garantit à Micarna au moins 400 millions de litres d’eau par an, soit la consommation de plus de 7500 personnes.
La part du poulet suisse recule
Cette valeur correspond à la capacité technique maximale de l’installation, souligne un porte-parole de Migros. La consommation réelle serait inférieure et dépendrait notamment du taux d’utilisation, des processus de production et des exigences d’hygiène.
L’objectif est de réduire la consommation d’eau par poulet, actuellement d’environ 16 litres dans l’abattoir existant de Courtepin (FR), à moins de 10 litres. Micarna met également en avant une meilleure efficacité énergétique, des panneaux solaires sur le toit et un meilleur bien-être animal dans le nouveau site. Un porte-parole explique:
Or, ces produits ne répondent pas aux mêmes exigences strictes que la production suisse. Certains poulets étrangers sont par exemple traités au chlore.
Aujourd’hui déjà, la part de production nationale est plus faible pour la volaille que pour les autres types de viande. En 2025, 61,9% des poulets provenaient de Suisse, soit deux points de moins que l’année précédente. Sans abattoir à Saint-Aubin, ce chiffre continuera de diminuer, à moins bien sûr que la consommation ne baisse elle aussi. (btr/az)
