Le chantage à la redevance doit cesser, pas la critique
«Saviez-vous qu’il existe un lien entre les nazis et nos chers marchés de Noël?» En journalisme, on appelle ça une attaque percutante. Une introduction censée capter l’attention. Un journaliste de France Info a réussi au-delà de ses espérances. Si bien, même, que sa courte vidéo mise en ligne mercredi 10 décembre a été retirée le jour même par la direction du média de service public.
Elle n'a pas survécu au torrent de critiques et d’insultes qu’elle a suscité. «Nous avons publié une vidéo sur les marchés de Noël. Le titre était un raccourci. Nous choisissons de la retirer.» Le titre?
Factuellement, ça tient
Dans cette vidéo pleine d'aplomb, le journaliste rappelait que les marchés de Noël étaient une tradition germanique remontant au Moyen Age. Qu’elle avait été reléguée des centres-villes vers les périphéries au 19ᵉ siècle lors de la révolution industrielle. Puis réhabilitée par les nazis lors de la grande dépression des années 1930, notamment pour donner un coup de fouet à l’économie allemande, les marchés de Noël connaissant un essor planétaire après la Seconde Guerre mondiale.
Factuellement, rien de faux. Le problème est ailleurs. On ne l'apprend pas, une partie des citoyens est plus ou moins allergique à l’audiovisuel public, rangé d’office à gauche. Ce phénomène de rejet s’observe en France comme en Suisse, où l’initiative «200 francs, ça suffit!» suscite de vifs débats à l’approche de la votation du 8 mars.
Un petit ton docte
Cette partie de la population, politiquement diverse, reproche au service public un petit ton docte, façon «on va vous expliquer le monde», emprunt de progressisme déconstructionniste. Typique: les marchés de Noël. Mais pourquoi faut-il que vous salissiez ce moment de joie avec vos références au nazisme?, semblent dire non sans raison les contempteurs de la vidéo retirée par France Info.
Sur les réseaux sociaux, les réactions à cette vidéo peuvent être dures, comme ci-après:
Ce type de polémique a une incidence directe sur les enjeux en cours. Certains en profitent pour exiger la privatisation du service public en France, la réduction drastique de la redevance en Suisse. Jeudi sur France Info TV, la députée européenne du parti d’extrême droite Reconquête, Sarah Knafo, plaidait pour la privatisation de l’audiovisuel public français – la journaliste qui l’interviewait lui fit remarquer que 69% des Français ont une bonne opinion des chaînes et radios publiques, selon un récent sondage.
«Soutien total aux policiers»
En Suisse, au moindre pas jugé à gauche du service public sur les questions sociétales, les partisans de «200 francs, ça suffit!», beaucoup d’entre eux ayant probablement voté «oui» à «No Billag» en 2018, comptent les jours qui les rapprochent du 8 mars. Le Temps Présent du jeudi 4 décembre sur les «messages racistes» et les «violences policières» dans la police lausannoise ont provoqué un pic d’adrénaline chez ceux qui, clamant leur «soutien total aux policiers», en veulent aux «journalistes de gauche».
Certains ne font manifestement plus, s’ils l’ont jamais fait, de distinguo entre la critique de biais idéologiques du service public et le soutien qu’on peut lui apporter dans le même temps, en souhaitant qu’il demeure fort, au besoin avec une redevance ramenée à 300 francs.
S’exerce alors un chantage permanent à la redevance, souvent assorti d’injures, qui en dit plus sur la personnalité de leurs auteurs que sur l’objet de leurs récriminations.
Telle n’est pas l’intention déclarée du site conservateur Le Peuple. Ce média romand, qui se dit en faveur d’une «redevance solide», vient de publier une «analyse systématique de 1333 émissions» de la RTS réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle sur une période d’un an (du 8 décembre 2024 au 7 décembre 2025). Selon ses calculs basés sur une «méthodologie transparente», il en ressort «une tendance structurelle claire: la grande majorité du contenu radiophonique de la RTS présente une orientation idéologique penchant vers la gauche progressiste». Une orientation à gauche, toutefois modérée, pas très loin de la neutralité, note Le Peuple.
Le chantage à la redevance joue avec les nerfs de milliers d’employés de la SSR. Rien ne dit qu’il parviendra à ses fins le 8 mars. La version à 350 francs du Conseil fédéral se profile comme un compromis acceptable. Il existe un espace pour une critique légitime des contenus du service public.
