L'initiative de l'UDC a quelque chose de pervers
L’initiative «200 francs, ça suffit!», sur laquelle on votera le 8 mars, est entrée dans le «money time», ce moment décisif où le match se joue. Rares sont les votations qui suscitent autant de passion. Ne nous en plaignons pas. Le sujet débattu le mérite amplement. Il en va de notre conception du service public et du rôle de l’Etat.
Soutenu au premier chef par l’UDC et les Jeunes PLR, le texte soumis au vote du peuple et des cantons est clairement idéologique. Les Jeunes PLR disent se situer dans la logique du moins d’Etat qui est celle de leur parti depuis, au moins, l’avènement du thatchérisme à la fin des années 1970. Quant à l’UDC, son message vise plus spécifiquement les contenus de la SSR, qui ont le tort de pencher à gauche selon elle – les Jeunes libéraux-radicaux ne sont pas avares de critiques sur ce plan-là non plus.
Une doctrine dangereuse
Il s’agit donc d’une tentative de mise au pas du service public. Pas d’accord avec la ligne politique supposément à l’œuvre? Couic! Cette initiative en forme de règlement de comptes a quelque chose de pervers. Elle nourrit un esprit vengeur prenant l’apparence de la juste sanction. En élargissant la focale, «200 francs, ça suffit!» a tout d’un trumpisme qui bazarde à la poubelle une institution qui ne lui convient pas.
Or l’institution en question ne se réduit pas à sa couleur politique ou sociétale supposée. Démanteler le service public de l’audiovisuel, c’est affaiblir l’Etat. La doctrine libertarienne ici à la manœuvre est dangereuse. D’apparence libérale, mais profondément déstructurante, elle ne vaut pas mieux, au fond, que les élucubrations néo-totalitaires des jeunesses socialistes ou vertes.
Contre-pouvoir
Face aux GAFAM, ces mastodontes qui ne cachent pas leur volonté de détruire tout ce qui se met en travers de leur chemin, le service public fait aujourd’hui office de contre-pouvoir. La bataille est moins idéologique que civilisationnelle. Le service public est le bien collectif d’une société de la taille d'un pays. Comme son nom l’indique, il est au service du public. Il participe de la cohésion nationale en créant du commun et de la mémoire.
Cela demande des moyens, même si l'on peut entendre qu'une économie de 100 francs sur la redevance n'est pas rien quand on dispose de peu. Quant à l’Etat, ce n’est pas le moment de l’affaiblir. Logement, santé, sécurité: les citoyens ont plus que jamais besoin de sa présence à leur côté.
Catéchisme woke
Il est regrettable qu’au lieu de mener la bataille culturelle au sein du service public pour modérer ce qu’ils dénoncent comme des dérives «gauchistes», les initiants préfèrent tirer la prise. Car il y a bien un problème d’orientation idéologique à l'intérieur de l'audiovisuel national. Cette orientation, c’est celle du progressisme, d'un catéchisme woke œuvrant à la naissance d’une humanité nouvelle, débarrassée des «schémas de domination».
Pardon, mais la mission du service public n’est pas de combattre les «schémas de domination». Pour cela, il y a la loi et elle est très bien faite. Elle porte un nom: l’Etat de droit.
Revenir aux vraies missions
Pardon encore, mais la mission du service public n’est pas de faire sien le vocabulaire de la transformation sociale issu des sciences humaines, en main au moins en partie de la gauche radicale.
Pardon enfin, mais le rôle premier du service public n’est pas de combattre les «fakes news» (la chose va de soi), mais de faire prévaloir la raison sur la superstition, la science sur le charlatanisme, la recherche de la vérité sur la vérité révélée.
Les sirènes de la post-Histoire
La SSR et la RTS en Suisse romande paient aujourd’hui d’avoir partiellement cédé aux sirènes de la post-Histoire. Or les garçons restent des garçons, les filles, des filles, et les peuples ne veulent toujours pas mourir. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la montée des populismes en Europe le rappellent. Aux radicalités, le service public peut toujours opposer l’humanisme, le sens commun et la liberté. Et surtout pas une contre-radicalité, fût-elle gentille en apparence.
La démocratie directe attaque aujourd'hui le service public. En France, son «procès» est instruit par une commission parlementaire. Il faut entendre les critiques. L'urgence est de le sauver en votant «non» le 8 mars. On avisera très vite ensuite.
