Pourquoi certains sont haineux envers les victimes de Crans-Montana
Claus Lamm est neuropsychologue et professeur à la faculté de psychologie de l’université de Vienne. Ses recherches portent principalement sur l'empathie. Il décrypte les commentaires agressifs envers les victimes de Crans-Montana.
Réagir avec empathie à une mauvaise nouvelle, c'est normal, n'est‑ce pas?
Claus Lamm: Oui, l'empathie est un automatisme qui se déclenche rapidement chez l'être humain. En même temps, face à un drame, il y a souvent une inquiétude: «Et si cela m'arrivait à moi?» Il faut pouvoir supporter ce sentiment. Lorsqu'il s'agit d'une situation sur laquelle on n'a plus aucun contrôle, où l'on ne peut ni aider ni donner, l'attitude peut changer.
Ce sont des mécanismes de défense.
Notre rédaction a dû supprimer certains commentaires par rapport l'événement de Crans-Montana, car les gens écrivaient ce genre de choses: «Comme il faut être stupide» ou «C'est bien fait pour eux».
Oui, on entend typiquement ce type de propos lors d'accidents en montagne, et il y a aussi certaines victimes de viol qui y sont confrontées. Cette réaction défensive donne l'impression que l'on maîtrise soi-même la situation et que l'on ne se retrouverait jamais dans un tel contexte.
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L'incident s'est produit dans un bar, un lieu où nous nous sommes probablement tous déjà rendus au moins une fois dans notre vie.
Oui, cela déclenche des peurs que l'on peut soit gérer de manière constructive en tant qu'adulte mûr, soit, si l'on ne parvient pas à réguler ces peurs ou ce stress, de manière défensive: «Pourquoi y sont-ils allés? Et ces jeunes, pourquoi doivent-ils toujours faire la fête…». Beaucoup pensent ainsi, mais l'important est de se demander si cette façon de penser est justifiée et si les victimes sont réellement responsables.
Lorsqu'on dit, dans le cas de Crans-Montana: «Ça arrive», est-ce déjà un signe de cynisme?
Cela dépend de l'intention. Si l'on veut dire: «Arrêtez de vous plaindre», c'est un signe que la personne ne parvient pas à gérer l'émotion. En revanche, si c'est un soupir d’acceptation, une façon de reconnaître que le monde est imprévisible, que ce genre d'événements peut se produire, tout en restant empathique, c'est tout autre chose. C'est plutôt une conclusion sage.
Est-il vrai que cette prise de conscience renforce aussi la résilience, c'est-à-dire que les personnes conscientes que des événements graves peuvent survenir sont mieux à même d'y faire face lorsqu'ils se produisent?
Absolument. Les personnes qui se disent «ça ne m'arrivera jamais, j'ai tout sous contrôle» sont plus déstabilisées que celles qui réalisent qu'un drame comme celui de Crans-Montana pourrait aussi les concerner. Ces dernières sont bien mieux préparées.
Mais la plupart du temps, nous vivons avec l'illusion que ce genre de choses ne peut pas nous arriver.
Oui, sinon nous devrions aussi penser en faisant du vélo: «C'est beaucoup trop risqué, une voiture peut m'écraser, je peux tomber lourdement malgré mon casque».
Et les gens réagissent différemment face à cela. Mais il ne faut pas non plus pointer du doigt ceux qui ont plus de difficultés.
Est-ce que ce sont usuellement les personnes plus sensibles qui réagissent de la sorte?
Je l'expliquerais autrement: les émotions ont une composante automatique et une composante contrôlable. La partie automatique est à peu près de la même intensité chez tous les êtres humains. Les différences résident dans la manière dont nous gérons ces émotions. Nous pouvons les utiliser de manière constructive, ou pas.
Peut‑on être trop empathique?
Oui, bien sûr. L'empathie peut être écrasante, on le voit souvent dans les métiers d'aide, comme dans les soins infirmiers ou chez les ambulanciers. Ils ont besoin d'une bonne stratégie de gestion de leurs émotions, sinon ils risquent l'épuisement.
Est‑il acceptable de se tenir à l'écart de ce genre de nouvelles effroyables et de se dire: «Je ne lis pas ça»?
Absolument. Si l'on sait que l'on bascule soit dans trop d'empathie, soit dans le rejet, il est tout à fait légitime de se dire: «Je ne m'inflige pas ça», ou «Je préfère que d'autres me résument les informations». On peut aussi attendre deux ou trois semaines, prendre du recul, et ensuite s'informer plus précisément pour en tirer les bonnes conclusions.
Comment gérer idéalement des nouvelles choquantes tout en restant empathique?
L'important est de reconnaître ses propres limites et de se rendre compte quand l'on devient insensible, réagissant au malheur du monde uniquement par le cynisme. Ou, à l'inverse, si l'on réagit de manière excessive, réfléchir à la façon de mieux se réguler grâce à la réflexion.
Est-il vrai que l'empathie est une forme d'intelligence qui se renforce avec l'âge?
Nos résultats de recherche montrent que l'émotion immédiate et automatique diminue un peu avec le temps, tandis que l'expérience permet de laisser plus de place à la capacité de réflexion et à la pensée constructive.
Peut-on développer l'empathie chez les enfants?
Oui, l'empathie s'apprend. Si l'on apprend aux enfants qu'il est normal de ressentir des émotions, ils deviennent aussi plus empathiques envers les autres. Il s'agit toujours de trouver un équilibre entre ressentir ses émotions et savoir les réguler, et cet équilibre peut être encouragé, mais aussi exigé. Tant chez les enfants que chez les adultes.
Traduit et adapté par Noëline Flippe
