La cathédrale a fondu en larmes et nous avec
La cérémonie ne commence que dans une heure, mais la foule se presse déjà sur le parvis alors que les portes n’ouvrent que dans une quinzaine de minutes. Certains discutent en petits groupes, d’autres ne soufflent mot. L’ambiance est un peu particulière, il y a de l’attente, mais aussi de l’appréhension.
Précision suisse oblige, une porte de la cathédrale ouvre à 13 heures tapantes. Sous le bruit feutré des pas et des chuchotements, les Lausannois entrent, serrés dans leurs manteaux et emmitouflés dans une tristesse commune. La foule s’engouffre et se prépare à vivre ensemble la cérémonie d’hommage retransmise sur des télévisions.
Des adolescents, des étudiants, des apprentis, venus pleurer un ami, un camarade de classe, un frère, une sœur. Des familles sortent, en se tenant par les épaules. D’autres avancent seules, le regard fixé au sol. Tous venus rendre hommage aux 40 victimes de l'incendie, et aux 116 blessés.
En à peine dix minutes, la plupart des bancs sont déjà remplis. Les têtes se penchent, les voix s’éteignent. Des gens tentent de garder des places pour un ami en route, une sœur, une connaissance. Certains se serrent dans les bras, les larmes aux yeux, d’autres se serrent la main sans mot.
L’émotion déborde
Les télévisions sont déjà allumées, sans le son pour l’instant. Sur les écrans, des visages apparaissent. Notamment celui d’Arthur, 16 ans. L’histoire de ce jeune de Lutry, décédé dans l’incendie, a circulé sur toutes les plateformes d’actualité. La cérémonie n’a pas commencé que déjà, des regards s’embuent.
Un homme grimpe sur l’estrade. C’est le pasteur de l'église Saint-François, Jean-François Ramelet, qui prend brièvement la parole pour des consignes pratiques:
Au mot «incendie», ma voisine de banc se redresse, rigide. Compréhensible. Quelques rangées de chaises supplémentaires sont installées pour les personnes qui continuent à entrer dans la cathédrale. Des municipaux lausannois rejoignent l’assemblée, en silence.
A 13 heures 45, la cérémonie officielle débute. Elle se déroule à Martigny, en Valais, en présence de proches des victimes, de pompiers, de «first responders»... Mais aussi de représentants du gouvernement suisse et d’autres pays, dont le président français Emmanuel Macron et son homologue italien Sergio Mattarella, venus parce que leurs ressortissants figurent parmi les morts. A Lausanne, dans la cathédrale, les rares murmures s’éteignent pour suivre cette cérémonie sur des écrans disséminés dans la nef.
L’émotion est palpable. Lorsqu’on annonce la minute de silence nationale, tout le monde se lève d’un seul mouvement, à Martigny comme à Lausanne. Un silence dense s’installe. Le genre de silence qui pèse, qui enveloppe, qui unit. Il est rompu par le son des cloches qui résonnent à travers le pays.
Des larmes, ici et là-bas
La cérémonie se poursuit, avec des discours, des lectures, de la musique. A l’écran, Mathias Reynard, président du gouvernement valaisan, prend la parole. Sa voix vacille. Ses phrases trouvent un écho immédiat.
Dans la cathédrale, on essuie des larmes, on baisse la tête, on respire profondément. Il porte le deuil des Valaisans, de tout un pays, et ceux qui l’écoutent, à Lausanne comme à Martigny, semblent le porter en retour. Il le dit lui-même, il est ici en tant que représentant du Valais, mais aussi en tant qu’humain, au bord des larmes. Son émotion, immense, est largement partagée. Tout comme le Valaisan, j'oublie un instant mon rôle et essuie mes joues humides.
Quelques instants plus tard, c’est au tour du Vaudois Guy Parmelin, président de la Confédération, de s’exprimer. Le ton change. Plus institutionnel, moins émotionnel. Les mouchoirs sont un peu moins visibles. Le Vaudois a l’avantage d’offrir un instant de respiration après les mots poignants et les excuses prononcés par Mathias Reynard.
La cérémonie se poursuit, rythmée par des lectures de textes, un piano, violoncelle. Mais le moment qui saisit le plus la cathédrale lausannoise vient de trois jeunes intervenants qui prennent la parole depuis Martigny. Des adolescents qui parlent d’avenir, de mémoire, d’amitié. Qui nous disent qu’il faut continuer, continuer à vivre.
Leurs mots tremblent à peine, mais ne se brisent pas. Une fois n’est pas coutume dans une telle cérémonie d’hommage, le public sort de son silence et applaudit. A Martigny, à Lausanne aussi. Un moment de communion, suspendu, empli de force et d’espoir. Merci à eux.
«Plus jamais ça»
Après un peu plus d’une heure, la cérémonie prend fin. Sur les écrans, la RTS est toujours en direct, mais la cathédrale se vide peu à peu. Le pasteur avait prévenu qu’il n’y aurait pas de discours local. Juste le souffle d’une foule qui comprend que c’est terminé, et reste pourtant immobile quelques secondes, comme si quitter son siège serait comme rompre quelque chose.
Les premiers sortent, lentement. Dans le passage menant au parvis, on échange quelques signes de tête, un sourire pâle, un «hello» à une connaissance, qui n’est, aujourd'hui, pas suivi d’un «ça va?».
Dehors, un stand du marché de Noël, qui a rouvert pour un dernier service, offre du thé chaud. On attrape un gobelet brûlant et on se réchauffe les mains, tandis que le cœur et l’âme restent frigorifiés. Sur la place, on parle peu. On se tient ensemble, mais de nombreuses personnes semblent perdues dans leurs pensées.
La foule se disperse petit à petit. On s’embrasse une dernière fois, et on regagne son bureau, sa voiture, son foyer. Certains, effrayés par le vide, après une cathédrale pleine de monde, se proposent d’aller boire un verre.
Le jour de deuil national se poursuit. Quelque chose, même imperceptible, a été partagé. Dans la cathédrale de Lausanne comme à Martigny, et sans doute bien au-delà. Le temps d’un hommage, tout un pays a ressenti et vécu, ensemble, la même peine, en espérant «plus jamais ça».
