Comment le chaos fait naître les leaders
«C’est notre Obama à tous!», pouvait-on lire sur les réseaux sociaux au sortir de la journée de deuil national, le 9 janvier dernier. Ce Barack romand n’est autre que Mathias Reynard, président du gouvernement valaisan, dix jours après la terrible tragédie de Crans-Montana, qui a fait 40 victimes et plus d’une centaine de blessés.
Une catastrophe régionale, nationale et, très vite, internationale. Une douleur que l’on serait tout à fait en droit de considérer comme indicible, mais qu’un leader a le devoir de transformer en mots et en actes. «Dans toute crise apparaissent des leaders qui savent ce qu'ils ont à faire», estimait Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans frontière et secrétaire d’Etat sous Jacques Chirac.
Mathias Reynard a su faire, comme on dit. En ce début d’année étouffant, le canton du Valais, la Suisse et le reste du monde ont eu droit à un élu de premier plan. Les familles des victimes ont manifestement trouvé dans l’attitude du trentenaire un mur porteur, sur lequel leurs larmes pouvaient s’écouler en toute sécurité.
Un patron dans le chaos, qui a laissé l’émotion s’exprimer et présenté ses excuses «au nom des adultes», sans oublier de se montrer particulièrement ferme au moment d’évoquer l’enquête et les responsabilités qu’il s’agira d’établir.
«A Martigny, il a réussi à transmettre le message que le public attendait. Ce n’est pas un exercice facile pour un politicien», analysait à chaud Marc Boivin, qui a écrit certaines prises de parole d’Alain Berset, dans Le Nouvelliste.
Ce ne serait donc pas donné à tout le monde. Cette semaine, fustigeant la conduite de l’enquête et l’attitude des autorités de Crans-Montana, l’avocat Charles Poncet est allé jusqu’à invoquer les attentats de New York pour répondre à cette question:
Rappelez-vous, bien avant de cumuler les déconvenues dans l’entourage de Donald Trump, le maire de la Grosse Pomme avait été surnommé le «maire de l’Amérique» et désigné «Homme de l’année» par Time Magazine.
De tout temps, les crises ont fait émerger des capitaines dans le chaos. Dans un autre genre, Volodymyr Zelensky avait surpris tout le monde, en février 2022, en incarnant instantanément le leader solide d’une nation agressée par Vladimir Poutine.
Ses armes? Un treillis kaki plutôt que le costard de président et la volonté de combattre au plus près de sa population. Au moment de décliner publiquement l’offre américaine de l’exfiltrer avec sa famille au début de l’invasion, il avait d’ailleurs eu ces mots qui marqueront durablement le conflit:
Du président ukrainien à Alain Berset au début de la pandémie de Covid-19, les citoyens ont souvent eu affaire à des leaders qui se sont plus volontiers dévoilés en porte-parole du peuple plutôt que du pouvoir. Or, pour y parvenir, il faut savoir exprimer clairement sa capacité à incarner un leader, avant même de gérer concrètement la crise en question, un peu en mode «fake it, until you make it».
Tout est une histoire de mots? «Il y a d’abord la notion de temporalité qui est importante. Ce que l’on appelle le Kairos en rhétorique. Autrement dit, le temps opportun», nous éclaire Matthieu Wildhaber. Pour ce conseiller neuchâtelois en rhétorique et communication publique, «on reconnait en premier lieu la force d’un leader à sa capacité à accepter un rôle clé au moment opportun et à réagir ni trop tôt ni trop tard».
Une posture? «Exactement. Avant les réseaux sociaux, il existait un temps zéro. Le temps où les autorités pouvaient réunir suffisamment d’informations pour être en mesure de prendre la parole avec clarté et concision», répond Matthieu Wildhaber.
Autrement dit, la population doit comprendre immédiatement qu’elle peut compter sur des responsables politiques qui affronteront la situation. Et les stratégies sont nombreuses pour tenter d’imprimer une posture.
Comme pour Zelensky et son treillis, notre expert en communication évoque, par exemple, le blouson de l’Organe cantonal de conduite porté le 1er janvier à Crans-Montana par le conseiller d’Etat chargé de la sécurité, Stéphane Ganzer, «comme si nous étions entrés en période de guerre».
A contrario, toujours au sujet du drame de Crans-Montana, la cogérante du bar Le Constellation n’a pas proposé «une posture et une image publique à la hauteur de l’événement», nous assure au bout du fil le Français Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication.
S’exprimant pour la première fois le 9 janvier, Jessica Moretti avait déclaré en larmes: «Mes pensées constantes vont vers les victimes. C'est une tragédie inimaginable, cela s'est passé dans notre établissement, et je veux m'excuser».
Pourquoi cette séquence est mal passée? «Elle n’a pas été en mesure de saisir le momentum et de choisir les bons mots, contrairement au président du gouvernement valaisan. Dans son cas, il faut avouer que l’exercice est de toute manière périlleux», analyse Alexandre Eyries.
En rhétorique, chaque mot génère une pensée collective. Matthieu Wildhaber déterre pour nous un exemple qui date de la Première Guerre mondiale pour expliquer à quel point ils peuvent «fragiliser la posture d’une autorité»:
Plus récemment, la police de Lausanne, alors en pleine crise, s’est elle aussi «ramassé un terme en pleine figure», note le spécialiste en rhétorique romand, lorsqu’elle a «transmis l’expression racisme systémique à coups de conférences de presse».
A l’inverse, certaines autorités parviennent à graver leur discours dans l’histoire. L’expert nous rappelle d’ailleurs qu’un leader doit montrer le chemin et donc trouver le courage de parler au futur, d’exprimer une vision solide et saisissante. Il y a quelques jours au WEF, Emmanuel Macron a endossé le rôle du meneur de l’Europe, pour offrir une réponse au déferlement Trump. Oui, les fameuses lunettes de soleil et le «for sure», devenus culte, mais pas que.
Le président français a martelé un discours très remarqué, avec des formules simples et chocs: sa décision de «préférer le respect aux brutes et l’Etat de droit à la brutalité». Un «momentum parfaitement maîtrisé» selon le spécialiste Alexandre Eyries.
Ici encore, la posture et les mots dominent la séquence. Au-delà des réseaux sociaux qui se sont doucement moqués du locataire de l’Elysée, son discours a fait mouche dans le reste du monde, au point que le gouvernement allemand vient de produire un clip pro-européen avec ses punchlines.
À quoi tient un buzz mondial ? Le gouvernement allemand lance un clip pro-Europe qui reprend le « For sure ! » de Macron
— Renaud Pila (@renaudpila) January 30, 2026
pic.twitter.com/U8N2LcgoyG
La Suisse n’est pas prête
Au début de la pandémie, nombre d’observateurs avaient considéré qu’Alain Berset avait la stature d’un «grand chef d’Etat», avant de se retrouver face aux critiques, comme Volodymyr Zelensky à mesure que la guerre s’est éternisée. Pourquoi cette posture de leader s’effrite avec le temps? «Tant que tout se passe bien, la confiance règne. Or, après une réussite, il y a forcément des échecs», nous explique l’expert romand.
Surnommé «Mr. Covid» ou encore «le conseiller fédéral Téflon» pour sa capacité à encaisser, Berset a néanmoins marqué l’opinion publique, notamment par une phrase désormais gravée dans l’Histoire et imprimée sur des T-shirts: «Il faut agir aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire».
Malgré tout, en Suisse, les grandes crises étaient plus volontiers considérées comme mondiales jusqu’à l’arrivée du Covid-19.
Les élus de notre pays sont-ils aussi bien armés que les présidents étrangers pour incarner un leader au départ d’une crise? «Assurément non, lance Matthieu Wildhaber. Et le gros problème, ce sont les connaissances de fond en communication de crise et en rhétorique, notamment chez l’entourage des élus».
Et si Mathias Reynard a su aussi bien gérer son discours lors de la journée du deuil national, c’est notamment «grâce à sa formation littéraire», conclut notre expert.
