C'est le plus beau film suisse que vous verrez cette année
Lorsqu’on évoque le cinéma suisse, les clichés ont la vie dure. Entre le film social ou humanitaire et la comédie familiale alémanique, peu d’œuvres bénéficient de la visibilité qu’elles méritent et finissent souvent boudées par le public. Pourtant, il y a autant de cinémas qu’il y a de cinéastes, et parmi eux se distingue un artiste singulier: Germinal Roaux.
Ce photographe de métier qui porte désormais la casquette de réalisateur présente cette année Cosmos. Intégralement tourné au Mexique en langue espagnole et maya, le film marque la première coproduction issue des accords de coopération cinématographique signés entre la Suisse et le Mexique en 2018. En renforçant la collaboration culturelle entre les deux pays, ces accords font du Mexique le deuxième partenaire extra-européen de la Suisse, après le Canada.
Après sa première mondiale en compétition internationale au Thessaloniki International Film Festival, puis sa présentation au FIFDH de Genève, où il a reçu une mention spéciale du jury, le nouveau film du cinéaste franco-suisse Germinal Roaux est porté par une photographie d’une rare beauté et par l’interprétation remarquable d’Ángela Molina, muse emblématique de Luis Buñuel et dont la filmographie compte Pedro Almodóvar, Costa-Gavras ou encore Ridley Scott.
Face à cette figure du cinéma d'auteur, la présence à l'affiche d’Andrés Catzin apporte une dimension supplémentaire au long-métrage. Cet acteur d’origine maya n’en est pas un. Cet agriculteur modeste fut une rencontre décisive, quelques semaines avant le tournage. Une évidence pour le réalisateur, qui a réécrit son film autour de lui afin de bénéficier de l’authenticité qui lui manquait.
Bienvenidos a Yucatán
Cosmos arrive huit ans après le succès de Fortuna en 2018, le deuxième long-métrage du cinéaste. Après les Alpes, ce troisième film délaisse le décor glacial du Grand St-Bernard pour la jungle luxuriante du Sud-est mexicain, tout en conservant la même direction artistique: un format presque carré, le 4:3, et un noir et blanc intemporel. Telle est la patte de ce cinéaste autodidacte, qui explore à travers ses œuvres des thématiques sociales profondément spirituelles avec une puissance visuelle saisissante.
Dans un village oublié du Yucatán, Leon (Andrés Catzín) est un Indien maya, gardien des secrets de la nature et des esprits, qui vit en solitaire dans une maisonnette au milieu des arbres. Cet homme taciturne mène une vie d’une simplicité absolue, partagé entre sa foi chrétienne et l’héritage sacré de ses ancêtres. Après avoir perdu son frère, il s’apprête à perdre également sa maison, située sur le tracé d’une future route. Alors que l’univers semble s’acharner contre lui, Leon fait preuve d’une résilience à toute épreuve.
Cette douceur face à l’adversité prendra tout son sens lorsqu’il croisera le chemin de Lena (Ángela Molina), une veuve mélancolique touchée par la maladie. Pour ses derniers temps de vie, elle a quitté Mexico City au volant de sa Coccinelle pour la quiétude d’une grande maison de campagne, en compagnie de son chien Bruno. Ce même chien, en se perdant, engendrera la rencontre de ces deux âmes et la création d’un lien inattendu: Lena, la femme de lettres aisée, trouvera en Leon, le campagnard illettré, un compagnon singulier. Une connexion profonde se formera entre eux, alors que tout les oppose.
Dès lors, le film se transforme en une ode à l’amitié et à la spiritualité, où chacun grandit dans le regard et les paroles de l’autre, malgré les différences sociales et le mépris de classe, héritage persistant du colonialisme dans la société mexicaine.
En Elena, on retrouve le dualisme occidental, la nostalgie de son amour passé, la solitude de la vieillesse et le regret d’une vie qui touche à sa fin. En Leon, il y a la nonchalance et la sagesse des peuples de la forêt, soit l’acceptation de la fatalité et l’harmonie avec ce qui l’entoure. L’acteur maya nous touche par sa simplicité et sa bonhomie, contrastant avec la profondeur de ses citations en voix-off, prononcées dans son dialecte natal.
Filmer le cosmos
A travers ce synopsis, Cosmos explore de manière philosophique les affres de l’existence sous la forme d’un conte contemplatif sur la beauté du monde qui nous entoure et du lien d’amour essentiel à chacun de nous. En philosophie antique, le mot grec cosmos signifie originellement «ordre et arrangement ordonné».
Un grand Tout organisé, vaste et majestueux, dans lequel tout est interconnecté. Nous sommes perçus non pas comme un élément isolé, mais comme une entité en résonance avec l’énergie, les lois et les cycles de l’univers, de la nature et de l’humain. Telle est la cosmovision de la culture maya dont découle notamment le chamanisme.
Pour raconter cela, Germinal prend son temps, pose sa caméra de manière frontale, avec une observation consciente de la nature: il la laisse vivre, capte le bruit du vent qui fait danser les feuilles, les nuages qui grondent avant le déluge, les lieux de vie et tous leurs accessoires, qui racontent tout de leurs habitants. Le réalisateur lausannois filme les intérieurs et le paysage mexicain avec la même exigence que pour ses acteurs, comme si le décor était un personnage à part entière. Et il l’est.
Certains prendront sa direction artistique pour un geste auteuriste agaçant, n’y voyant qu’une mise en scène figée, répétitive et soporifique. D’autres y verront une volonté sincère de raconter des histoires à hauteur d’humain, dans un format situé au carrefour du cinéma et de la photographie. A une époque où les films se suivent et se ressemblent, et où les producteurs refusent le risque, Cosmos apparaît comme une anomalie.
En livrant Cosmos, le cinéaste de 50 ans continue de tracer son chemin dans un cinéma touché par une grâce rare: celle des œuvres qui ne surgissent que trop peu souvent. Le choix du noir et blanc n’est pas qu’une lubie esthétique: il place le récit dans une bulle flottant quelque part sur la ligne du temps, comme un moment de rêverie et de souvenirs intimes qui mènent aux larmes.
Quant au format 4:3, celui-ci semble magnifier la verticalité sacrée des arbres et focaliser le regard sur l’essentiel, qu’il soit montré frontalement ou qu’il apparaisse comme un simple détail noyé dans l’immensité.
Adoubé par Wim Wenders
Puisque toute œuvre se lie de références, le visionnage de Cosmos peut faire penser à Roma du Mexicain Alfonso Cuarón, qui remporta trois Oscars en 2018, ou encore au cinéma de l'Américain Terrence Malick (Tree of Life) avec sa vision panthéiste et sensorielle du monde, ainsi qu’à l'Allemand Wim Wenders (Paris, Texas) pour la tendresse infinie que le réalisateur porte à ses personnages.
Celui-ci a par ailleurs adoré Cosmos et n'a pas été avare en compliments à son sujet. Un signe de la part de l’univers, puisque les deux réalisateurs ont fait tourner Bruno Ganz dans l’un de leurs films respectifs. Si Germinal a mis en scène l'acteur suisse une année avant sa mort dans Fortuna (2018), Wim Wenders n’est autre que l'homme derrière le chef-d’œuvre Les Ailes du désir (1987), qui a révélé Bruno Ganz à l’international. Le cosmos semble bien lier les deux hommes, puisque c’est ce film-là qui a donné envie à Germinal Roaux de faire du cinéma.
Memento mori
Cosmos est une œuvre qui nous invite à ralentir, tout en offrant une fenêtre sur la culture mexicaine et maya, sublimée par la beauté hypnotique de la péninsule du Yucatán. Alors que nous sommes tous confrontés aux changements, aux écosystèmes qui disparaissent, à la vieillesse et aux corps qui se défont, le réalisateur lausannois nous livre une œuvre cathartique sur la mort et notre propre cosmos: cette conscience qui nous invite à nous sentir profondément connectés les uns aux autres.
En abordant la peur la plus primitive de l’être humain, celle de mourir seul, ce long-métrage délivre un message d’espérance: la sérénité vient de l’amour, peu importe sa forme ou sa croyance. Il nous rappelle la fragilité de la vie pour mieux nous inviter à vivre pleinement et à apprécier le présent.
Alors que le film a été bien reçu au Mexique et en France, où il est sorti le 6 mai dernier, la Suisse donne parfois l’impression d’avoir abandonné son cinéma, contrairement à d’autres pays de même envergure, comme le Danemark ou la province de Québec, qui bénéficient d’une véritable reconnaissance, marquée par des récompenses prestigieuses.
Avec Cosmos, notre cinéma national confirme qu’il possède un véritable auteur, et on ne peut que lui souhaiter de briller. Vivement le prochain.
«Cosmos» de Germinal Roaux est à voir sur les écrans romans dès le 3 juin. Durée: 2h 30min
