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En Suisse, la forte croissance de réseaux criminels colombiens

De plus en plus de Colombiennes en Suisse sont victimes de prostitution forcée par des réseaux criminels très structurés. Le phénomène touche toute l'Europe.
De plus en plus de Colombiennes en Suisse sont victimes de prostitution forcée par des réseaux criminels très structurés. Le phénomène touche toute l'Europe..

Des réseaux de prostitution «très dangereux» débarquent en Romandie

La Suisse connaît une forte croissance du nombre de victimes de traite sous le joug de réseaux colombiens de prostitution. Certains rapports récents publiés en Colombie lient la traite vers l'Europe aux narcos, notamment.
22.04.2026, 05:3022.04.2026, 05:30

Les clients de prostituées ont identifié le problème depuis plusieurs années: «c’est devenu une plaie en Suisse romande», écrit un homme, en 2023, sur un forum spécialisé pour les clients de prostituées. «Sur les sites de petites annonces, il y a des dizaines de latinas sans aucune expérience ni vocation. Ce n’est pas elle qui répond au téléphone, mais un secrétariat qui se fait passer pour elle et qui dit oui à toutes tes demandes sans même les communiquer à l’escort».

Il n’est pas le seul client en Suisse romande à râler contre ces organisations colombiennes. Ce changement sur le marché est même devenu une véritable thématique sur ces forums. «N’allez pas voir ces escortes colombiennes qui pullulent sur Lausanne et environs», enjoint un Romand.

«Elles promettent monts et merveilles, mais ce sont des plans complètement foireux (...) Leurs annonces sont toutes rédigées de la même manière par la personne qui gère ce réseau à la con et apparaissent constamment dans les 20 premiers résultats en empêchant la visibilité des autres filles (...) On a l’impression qu’elles ont pris possession de la région à 80%»
Un client romand

En réalité, derrière ces réseaux internationaux très organisés qui font râler certains clients, il y a de plus en plus souvent des situations graves de traite ou d’exploitation des femmes. Dans les milieux professionnels concernés, on identifie avec inquiétude une progression importante du phénomène.

«En quelques mois, nous avons observé une présence toujours plus importante de réseaux actifs dans l'exploitation des femmes originaires d'Amérique latine», explique Angela Oriti, co-directrice d’Astrée, l’association vaudoise d’aide aux victimes de traite.

«La croissance est très forte depuis deux ans, au point que ces victimes représentent aujourd’hui 27% de nos bénéficiaires et que nous avons cherché à engager du personnel hispanophone»

Standardistes et location airbnb

Deux affaires ont récemment occupé les tribunaux. En janvier 2025, un couple était jugé à Lausanne pour traite d’êtres humains sur 19 victimes sans papier, parmi lesquelles seules 3 ont porté plainte. A la tête de ce réseau qui louait 11 appartements à Sion, Martigny et Lausanne, la maquerelle était d’origine colombienne, comme ses victimes.

Elle-même avait été victime d’exploitation pendant plusieurs années à Lausanne où elle était arrivée toute jeune. Comme le soulignait alors 24 heures, il s’agissait du premier procès vaudois concernant une filière colombienne.

En février 2026, c’est le tribunal de Martigny qui a jugé une femme colombienne et son partenaire portugais. Comme dans l’affaire vaudoise, la jeune femme était arrivée en Europe et avait commencé par se prostituer sous la houlette d’un patron qui prélevait 50% de ses gains pour financer les infrastructures du réseau.

Elle s’est ensuite mise à recruter et gérer des compatriotes sans papier, en moyenne huit à la fois. Elle publie les annonces érotiques, organise les standardistes en Colombie et loue plusieurs appartements à Lausanne, Neuchâtel, Fribourg et Montreux, comme le relate alors Le Nouvelliste.

A première vue, il s’agit de petites organisations gérées par des couples ou des familles. A Genève, Guillaume Carnegie, chargé de communication à la police cantonale, note qu'il s'agit de «petits réseaux, souvent gérés depuis l'étranger et parfois interconnectés entre eux».

«Très mobiles et réactifs, ils adaptent rapidement leur fonctionnement afin d’échapper aux actions de la police et de la justice»
Police cantonale genevoise

Mais ces filières colombiennes ont certaines manières de s’organiser en commun: le réseau loue des appartements, souvent sur Airbnb, organise le standard téléphonique et la publication des annonces parfois depuis l’Espagne ou la Colombie, recrute des femmes qui sont dans des situations précaires sous de fausses promesses et prélèvent environ 50% de leurs revenus.

La discrétion et l'anonymat du web
Ces réseaux colombiens exploitent les possibilités du web pour le recrutement, à travers les petites annonces, les relations par webcam ou l’anonymat et la simplicité de location proposée par des plateformes comme Airbnb. De manière générale, la police fédérale (Fedpol) note que cette évolution complique les enquêtes de police. «L’exploitation a moins souvent lieu dans la rue ou dans des établissements de prostitution, et se déroule de plus en plus dans des appartements privés, des logements Airbnb ou via des services dits d’escort, dans le cadre desquels les victimes sont conduites à un lieu convenu. Cela rend plus difficile l’identification des victimes au moyen des contrôles traditionnels», note-t-elle.

Des réseaux extrêmement «dangereux»

Les affaires qui aboutissent devant la justice ne sont que la pointe de l’iceberg. En effet, de nombreuses victimes terrorisées et menacées n’accepteront jamais de témoigner. «Ces réseaux sont apparemment très dangereux et les dénonciations pénales s’avèrent ainsi difficiles, notamment pour les risques de représailles envers les familles restées au pays», explique Angela Oriti.

«Selon les informations dont nous disposons, ces réseaux sont aussi actifs dans le trafic de stupéfiants. Certaines victimes ont été amenées à consommer des substances stupéfiantes durant l’exploitation.»
Angela Oriti, co-directrice d'Astrée

Mais alors qui sont-ils, ces trafiquants d’être humains? L’augmentation de leur présence s'observe dans de nombreuses villes de Suisse comme Zurich, Lausanne ou Genève. Selon Berina Repesa, porte-parole de l'Office fédéral de police (Fedpol), ce phénomène criminel est apparu en Suisse depuis la fin de la période Covid.

«On observe de plus en plus de victimes de traite originaires de Colombie, et l’on soupçonne l’existence de structures criminelles organisées. Les victimes proviennent souvent des villes de Carthagène et Medellin»
Berina Repesa, porte-parole Fedpol

Des victimes dans toute l’Europe

Ces réseaux existent aussi dans toute l’Europe. De nombreuses enquêtes françaises, espagnoles ou allemandes montrent le même type d’organisation avec des locations Airbnb, des standardistes à l’étranger, etc. Mais nous n’avons trouvé aucune analyse précise des réseaux qui sous-tendent cette exploitation, probablement parce que ces crimes à destination de l’Europe sont relativement nouveaux.

Diana Villegas est juriste et criminologue à l’Institut de criminologie de Paris et colombienne d’origine. Elle a découvert cette mouvance criminelle il y a seulement quelques semaines. «Je me demande s’il existe un recoupement entre les trafiquants de drogue et les trafiquants d’êtres humains», s’interroge-t-elle en prévoyant de se pencher sur la question.

Des réseaux qui collaborent avec des mafias?

La traite des êtres humains serait l’un des délits qui augmentent le plus en Colombie. Le pays possède un observatoire gouvernemental de la traite des êtres humains qui présente des projets de recherche sur ces questions. Malheureusement, aucun rapport récent n’y est publié.

Selon un document du site de la police colombienne et portant sur des informations d’avant 2010, ces réseaux de traite ont généralement un noyau familial.

«Il se peut donc que le groupe lui-même n’ait pas un degré complexe de structuration, mais qu’il puisse travailler avec des réseaux plus structurés, comme les Triades chinoises ou les mafias japonaises appelées Yakuza pour atteindre la finalité du délit dans un pays tiers»
Rapport 2010, publié par la police colombienne

Plus récemment, en février 2024, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides s’est rendu en Colombie. Il note que les femmes qui se prostituent dans les grandes villes de Colombie – un phénomène croissant depuis l'essor du tourisme dans le pays – doivent louer des locaux «à des réseaux criminels parfois dirigés par des policiers en activité ou à la retraite».

Ou des narcos?

Quant aux réseaux de traite internationaux, ils opèrent, selon le même Office français, «au Mexique, au Pérou, au Chili, en République dominicaine, mais aussi en Europe où les ressortissants colombiens représentent une part croissante des victimes et des mis en cause (...) Les réseaux implantés en Espagne gèrent et contrôlent entièrement les activités des femmes qu’ils envoient dans d’autres pays européens, comme les Pays-Bas, la Belgique et la France. Ces structures peuvent être dirigées par des policiers ou d’anciens policiers colombiens, susceptibles parfois d’être associés aux Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), une organisation de narcos paramilitaires considérée comme terroriste».

Cette relation avec des réseaux de narcos, des organisations terroristes et parfois des réseaux de policiers est aussi mentionnée en 2024 dans un rapport annuel sur la traite et publié sur le site de l’ambassade américaine en Colombie.

«On sait que plusieurs groupes armés illégaux, incluant des organisations terroristes comme les Farc, l'armée nationale de libération (ELN) (...) et le Clan del Golfo opèrent dans les zones où des personnes vulnérables peuvent être exploitées. (...) Selon une information d’enquête publiée en 2023, El tren de Aragua, une organisation criminelle internationale originaire du Vénézuela et l’ELN gèrent des réseaux de traite dans la ville frontière de Villa del Rosario. »
Rapport annuel 2024 sur la traite, ambassade américaine en Colombie

L’organisation Tren de Aragua, née en 2010 et active notamment dans le narcotrafic, est aussi connue pour avoir déplacé des victimes de traite vers d’autres pays de la région.

Même si les réseaux de traite vers l’Europe sont encore peu étudiés, les tableaux esquissés par ces documents laissent entrevoir les raisons pour lesquelles, peut-être, les victimes sont terrifiées. Embrigadée par un réseau familial, elles pourraient se retrouver aux prises avec des narcos ou des organisations terroristes.

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