Des réseaux de prostitution «très dangereux» débarquent en Romandie
Les clients de prostituées ont identifié le problème depuis plusieurs années: «c’est devenu une plaie en Suisse romande», écrit un homme, en 2023, sur un forum spécialisé pour les clients de prostituées. «Sur les sites de petites annonces, il y a des dizaines de latinas sans aucune expérience ni vocation. Ce n’est pas elle qui répond au téléphone, mais un secrétariat qui se fait passer pour elle et qui dit oui à toutes tes demandes sans même les communiquer à l’escort».
Il n’est pas le seul client en Suisse romande à râler contre ces organisations colombiennes. Ce changement sur le marché est même devenu une véritable thématique sur ces forums. «N’allez pas voir ces escortes colombiennes qui pullulent sur Lausanne et environs», enjoint un Romand.
En réalité, derrière ces réseaux internationaux très organisés qui font râler certains clients, il y a de plus en plus souvent des situations graves de traite ou d’exploitation des femmes. Dans les milieux professionnels concernés, on identifie avec inquiétude une progression importante du phénomène.
«En quelques mois, nous avons observé une présence toujours plus importante de réseaux actifs dans l'exploitation des femmes originaires d'Amérique latine», explique Angela Oriti, co-directrice d’Astrée, l’association vaudoise d’aide aux victimes de traite.
Standardistes et location airbnb
Deux affaires ont récemment occupé les tribunaux. En janvier 2025, un couple était jugé à Lausanne pour traite d’êtres humains sur 19 victimes sans papier, parmi lesquelles seules 3 ont porté plainte. A la tête de ce réseau qui louait 11 appartements à Sion, Martigny et Lausanne, la maquerelle était d’origine colombienne, comme ses victimes.
Elle-même avait été victime d’exploitation pendant plusieurs années à Lausanne où elle était arrivée toute jeune. Comme le soulignait alors 24 heures, il s’agissait du premier procès vaudois concernant une filière colombienne.
En février 2026, c’est le tribunal de Martigny qui a jugé une femme colombienne et son partenaire portugais. Comme dans l’affaire vaudoise, la jeune femme était arrivée en Europe et avait commencé par se prostituer sous la houlette d’un patron qui prélevait 50% de ses gains pour financer les infrastructures du réseau.
Elle s’est ensuite mise à recruter et gérer des compatriotes sans papier, en moyenne huit à la fois. Elle publie les annonces érotiques, organise les standardistes en Colombie et loue plusieurs appartements à Lausanne, Neuchâtel, Fribourg et Montreux, comme le relate alors Le Nouvelliste.
A première vue, il s’agit de petites organisations gérées par des couples ou des familles. A Genève, Guillaume Carnegie, chargé de communication à la police cantonale, note qu'il s'agit de «petits réseaux, souvent gérés depuis l'étranger et parfois interconnectés entre eux».
Mais ces filières colombiennes ont certaines manières de s’organiser en commun: le réseau loue des appartements, souvent sur Airbnb, organise le standard téléphonique et la publication des annonces parfois depuis l’Espagne ou la Colombie, recrute des femmes qui sont dans des situations précaires sous de fausses promesses et prélèvent environ 50% de leurs revenus.
Des réseaux extrêmement «dangereux»
Les affaires qui aboutissent devant la justice ne sont que la pointe de l’iceberg. En effet, de nombreuses victimes terrorisées et menacées n’accepteront jamais de témoigner. «Ces réseaux sont apparemment très dangereux et les dénonciations pénales s’avèrent ainsi difficiles, notamment pour les risques de représailles envers les familles restées au pays», explique Angela Oriti.
Mais alors qui sont-ils, ces trafiquants d’être humains? L’augmentation de leur présence s'observe dans de nombreuses villes de Suisse comme Zurich, Lausanne ou Genève. Selon Berina Repesa, porte-parole de l'Office fédéral de police (Fedpol), ce phénomène criminel est apparu en Suisse depuis la fin de la période Covid.
Des victimes dans toute l’Europe
Ces réseaux existent aussi dans toute l’Europe. De nombreuses enquêtes françaises, espagnoles ou allemandes montrent le même type d’organisation avec des locations Airbnb, des standardistes à l’étranger, etc. Mais nous n’avons trouvé aucune analyse précise des réseaux qui sous-tendent cette exploitation, probablement parce que ces crimes à destination de l’Europe sont relativement nouveaux.
Diana Villegas est juriste et criminologue à l’Institut de criminologie de Paris et colombienne d’origine. Elle a découvert cette mouvance criminelle il y a seulement quelques semaines. «Je me demande s’il existe un recoupement entre les trafiquants de drogue et les trafiquants d’êtres humains», s’interroge-t-elle en prévoyant de se pencher sur la question.
Des réseaux qui collaborent avec des mafias?
La traite des êtres humains serait l’un des délits qui augmentent le plus en Colombie. Le pays possède un observatoire gouvernemental de la traite des êtres humains qui présente des projets de recherche sur ces questions. Malheureusement, aucun rapport récent n’y est publié.
Selon un document du site de la police colombienne et portant sur des informations d’avant 2010, ces réseaux de traite ont généralement un noyau familial.
Plus récemment, en février 2024, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides s’est rendu en Colombie. Il note que les femmes qui se prostituent dans les grandes villes de Colombie – un phénomène croissant depuis l'essor du tourisme dans le pays – doivent louer des locaux «à des réseaux criminels parfois dirigés par des policiers en activité ou à la retraite».
Ou des narcos?
Quant aux réseaux de traite internationaux, ils opèrent, selon le même Office français, «au Mexique, au Pérou, au Chili, en République dominicaine, mais aussi en Europe où les ressortissants colombiens représentent une part croissante des victimes et des mis en cause (...) Les réseaux implantés en Espagne gèrent et contrôlent entièrement les activités des femmes qu’ils envoient dans d’autres pays européens, comme les Pays-Bas, la Belgique et la France. Ces structures peuvent être dirigées par des policiers ou d’anciens policiers colombiens, susceptibles parfois d’être associés aux Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), une organisation de narcos paramilitaires considérée comme terroriste».
Cette relation avec des réseaux de narcos, des organisations terroristes et parfois des réseaux de policiers est aussi mentionnée en 2024 dans un rapport annuel sur la traite et publié sur le site de l’ambassade américaine en Colombie.
L’organisation Tren de Aragua, née en 2010 et active notamment dans le narcotrafic, est aussi connue pour avoir déplacé des victimes de traite vers d’autres pays de la région.
Même si les réseaux de traite vers l’Europe sont encore peu étudiés, les tableaux esquissés par ces documents laissent entrevoir les raisons pour lesquelles, peut-être, les victimes sont terrifiées. Embrigadée par un réseau familial, elles pourraient se retrouver aux prises avec des narcos ou des organisations terroristes.
