Cette start-up romande pense avoir trouvé la faille des géants asiatiques
Au début de mois, la start-up CCRAFT annonçait avoir levé 7,8 millions de dollars (environ 6,3 millions de francs) afin d'accélérer l'industrialisation de ses puces photoniques. Basée à Neuchâtel, cette spin-off du Centre suisse d'électronique et de microtechnique (CSEM) développe une technologie destinée notamment aux infrastructures d'Intelligence artificielle.
Cofondateur de CCRAFT, Andreas Völker voit des perspectives prometteuses tout en gardant son entreprise en Suisse.
Je sais qu'en journalisme, on est censé faire nos recherches. Mais je vous pose la question: qu'est-ce qu'une puce photonique exactement?
Andreas Völker: Une puce photonique, c'est l'équivalent d'une puce classique, mais au lieu des électrons, il y de la lumière qui circule à l'intérieur. Tout le reste est très similaire.
Et quel est l'avantage de ces puces?
Elles ont d'autres champs d'application que les puces classiques. Elles servent surtout à envoyer et à capter des données en traduisant le signal électronique en signal optique. Plus il y a de data centers, plus ces puces sont nécessaires.
Vous dites vouloir conduire la Suisse à la pointe de l'une des technologies les plus importantes de l'économie numérique. Comment comptez-vous vous y prendre?
La technologie dans laquelle nous évoluons est nouvelle. Les différentes places n'y sont pas encore prises. Les puces électroniques sont fabriquées principalement en Asie. Là-bas, elles peuvent être produites à moindre coût, et il existe aussi tout un réseau de fournisseurs. Reproduire cela est très difficile.
C'est particulièrement vrai pour les puces de type TFLN (réd: est un matériau révolutionnaire pour la photonique intégrée) que fabrique CCRAFT. Nous avons donc là une chance de nous positionner comme leader sur ce marché. Nous avons la possibilité de construire l'infrastructure et toute la chaîne de fournisseurs, et de défendre ensuite cette position. Voilà notre objectif.
Vous n'êtes donc pas en concurrence avec la légendaire usine de puces TSMC, à Taïwan, ni avec ASML, le fabricant néerlandais de systèmes de lithographie?
Non, ces entreprises resteront encore longtemps leaders pour les puces de Nvidia et des autres entreprises du domaine de l'intelligence artificielle. Mais les puces optiques se rapprochent de plus en plus des ordinateurs et peuvent également être utilisées pour les ordinateurs quantiques.
L'ordinateur quantique, c'est une autre histoire. Les cyniques disent que c'est une technologie d'avenir et qu'elle le restera.
En tant que physicien, je pense que nous sommes plus proches d'avoir un ordinateur quantique que d'un réacteur à fusion nucléaire, par exemple. Mais oui, cela prendra encore des années, et les puces photoniques sont une avancée qui nous aide à nous en rapprocher.
Où sont-elles déjà utilisées?
Dans les centres de données. Et leurs exploitants sont ravis quand nous pouvons leur livrer encore plus rapidement de meilleures puces.
Aux Etats-Unis, des centaines de milliards de dollars ont été dépensés pour développer l'IA. Comment une start-up suisse peut-elle rivaliser?
Nous ne cherchons pas à remplacer Microsoft ou Google. Nous voulons plutôt les fournir. Heureusement, avec nos puces photoniques, nous faisons partie des acteurs de pointe.
Pourquoi?
Parce qu'elles consomment nettement moins d'énergie. Nous ne voulons pas concurrencer les géants de la tech, nous voulons profiter du boom actuel de l'Intelligence artificielle. C'est pourquoi l'explosion des investissements dans l'IA est plutôt une bonne nouvelle pour nous.
Vous n'avez donc pas peur d'être écrasés par les Gafam?
Non. Notre problème vient plutôt du fait que les start-ups européennes ont plus de mal à lever des capitaux. Le marché des capitaux n'est pas le même qu'aux Etats-Unis. C'est un vrai défi.
Vous voulez rester un acteur de niche, modeste mais performant, ou est-ce que vous avez des ambitions plus grandes?
Le marché des semi-conducteurs pèse plusieurs centaines de milliards de dollars. La part des puces photoniques y dépasse à peine 1% actuellement. Mais ce marché croît très vite. Il y a deux ans, la demande a littéralement explosé. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner, et le message était toujours le même:
Et aujourd'hui, où en est-on?
Il y toujours peu d'acteurs sur ce marché, ce qui nous offre une réelle opportunité de nous positionner. Pour l'instant, nous n'avons pas besoin de gigantesques installations de production et nous avons le savoir-faire. Il ne nous manque que le courage de construire ces installations et de croître avec le marché.
De combien d'employés parle-t-on concrètement?
Dans les trois prochaines années, on devrait atteindre plusieurs centaines, puis mille et plus à long terme. Et il ne s'agira pas seulement de CCRAFT.
Jusqu'ici, la Suisse s'est plutôt forgé une réputation dans la robotique.
Un robot, on peut le voir comme un produit, c'est plus facile à saisir pour le grand public qu'une puce installée dans un centre de données. Notre industrie n'a pas non plus la taille de celle de la robotique. Mais à l'échelle internationale, nous sommes très bien positionnés. Et, encore une fois, notre croissance est très rapide.
Les Etats jouent un rôle de plus en plus important dans le domaine de la tech, comme en Chine ou aux Etats-Unis. Devrions-nous suivre cette tendance en Suisse?
Bien sûr, n'importe quelle entreprise est contente lorsqu'elle est soutenue par l'Etat. Mais il vaut mieux pour tout le monde qu'un soutien de cette nature ne prenne pas toute la place. Nous sommes en revanche reconnaissants d'avoir l'EPFZ, l'EPFL et d'autres excellents instituts académiques.
Ronald Reagan, un ancien président américain, disait autrefois que les mots les plus dangereux étaient «Je viens de la part de l'Etat et je suis là pour vous aider.» Est-ce toujours vrai aujourd'hui?
Nous profitons du CSEM, un centre suisse d'innovation technologique semi-public.
On pourrait cependant tout à fait créer des incitations étatiques supplémentaires pour encourager encore davantage l'investissement dans les entreprises technologiques suisses.
Le philosophe grec Héraclite disait que le dieu de la guerre est «le père de toutes choses». Quel rôle joue le militaire chez vous?
Nos puces se prêtent à la communication. Cela vaut évidemment aussi pour les communications militaires. Les puces elles-mêmes ne sont pas des biens militaires; elles relèvent tout au plus des biens dits à double usage, comme beaucoup d'autres produits suisses.
L'immigration joue un rôle important dans la tech. Dans la Silicon Valley, environ 70% des ingénieurs ne sont pas américains. Qu'en est-il chez vous?
La composition de nos équipes reflète celle des doctorants dans les écoles polytechniques suisses. La part d'expatriés est en effet élevée, mais la grande majorité d'entre eux ont étudié à Zurich ou à Lausanne. Ils connaissent déjà bien le pays, le milieu académique et la culture de travail. Cela facilite considérablement leur intégration dans notre entreprise.
A cela s'ajoute le fait que nous trouvons ici aussi des spécialistes de la microfabrication, avec par exemple une expérience issue de l'horlogerie. Dans l’ensemble, les conditions-cadres sont favorables.
Ces spécialistes ne vous sont-ils pas débauchés par des salaires bien plus élevés ailleurs?
Nous versons nous aussi de bons salaires, pas aussi élevés qu'aux Etats-Unis par exemple, mais bons. De plus, nos collaborateurs savent ce qu'ils ont en Suisse. Le coût de l'éducation de leurs enfants y est bien plus bas qu'aux Etats-Unis, et le système politique y est beaucoup plus stable.
Est-ce que vous attirez des Américains?
Cela reste une exception, mais les Sud et Centraméricains, oui.
Ce sont curieusement surtout les jeunes qui développent une aversion envers l'IA. Les programmateurs ont le sentiment de travailler à se rendre eux-mêmes inutiles dans le futur. Est-ce que vous ressentez cette aversion?
Non, car nous fabriquons quelque chose de matériel, et l'IA est plutôt capable remplacer des services. Elle ne peut pas fabriquer de puces, elle peut tout au plus nous aider à les améliorer. Savoir si l'IA représente une menace à long terme, c'est une question philosophique. J’ai mon avis sur la question…
… lequel?
L'expérience montre que chaque nouvelle technologie a d'abord suscité des craintes avant de se révéler bénéfique à long terme. L'être humain s'y est adapté et a, au besoin, légiféré pour la rendre plus sûre. La voiture est par exemple, aujourd'hui bien plus sûre qu'il y a cent ans. C'est pourquoi je pense que nous apprendrons aussi à faire un usage raisonnable de l'IA.
Avec l'IA, les choses vont extrêmement vite. A quoi ressemblera votre entreprise dans cinq ans?
J'espère que nous pourrons consolider notre place de fournisseur pour l'industrie des données, qu'une véritable industrie se développera autour de cela en Suisse, et que nous pourrons la garder ici, à l'image de l'industrie pharmaceutique.
Le train de l'IA n'est donc pas encore passé?
Le train de l'IA, si. Là, nous ne pouvons plus rattraper les Américains. Mais pour les puces photoniques, nous avons une occasion formidable, car personne ne domine encore ce domaine aujourd'hui. Nous sommes bien positionnés, c'est pourquoi il s'agit maintenant de saisir cette occasion.
