Le géant qui permet de payer chez Migros et Coop a perdu 99% de sa valeur
Malgré la crise que l'entreprise qu'il dirige traverse, Bernhard Lachenmeier, le directeur de Worldline Suisse, se montre optimiste au moment de présenter les résultats semestriels du groupe:
Le prestataire de services de paiement français vend des terminaux de cartes à travers toute l'Europe et traite, en tant qu'acquéreur les paiements numériques entre commerçants et clients. Il permet ainsi aux consommateurs de payer partout facilement par carte ou par téléphone.
En Suisse, de grandes entreprises, telles que les CFF, Coop et Migros font appel aux services de Worldline, dont la part de marché avoisine les 60%.
A première vue, cela semble être une activité sûre. Le paiement numérique connaît un essor considérable, et Worldline touche une commission sur chaque transaction effectuée. Pourtant, le groupe s'est en réalité mis en très peu de temps dans une situation de crise dont il tente aujourd'hui de sortir.
Des problèmes en série
L'ampleur de la chute de Worldline se lit dans le cours de son action. En cinq ans, le titre a perdu environ 99% de sa valeur.
Cette dégringolade s'explique par plusieurs facteurs. Après un boom durant la pandémie, les affaires se sont essoufflées. Le fait que Worldline ait manqué le coche sur certaines innovations, comme les nouveaux terminaux de cartes fonctionnant sous Android, n'a pas aidé.
Par ailleurs, plutôt que de lancer de nouveaux produits de manière centralisée, il a développé des solutions séparées sur chacun de ses marchés, ce qui a fait disparaître les effets d'échelle attendus.
A ces difficultés est venu s'ajouter, à l'automne 2023, un véritable scandale. Les autorités allemandes avaient alors ordonné à une filiale de Worldline, Payone, de rompre ses relations avec des clients lucratifs mais «sales». Il s'agissait d'acteurs douteux issus des secteurs de la pornographie et des jeux d'argent.
Le cours de l'action avait chuté de 59% et Worldline avait dû revoir ses prévisions de bénéfices à la baisse, officiellement en raison d'un «environnement macroéconomique difficile».
Un an et demi plus tard, le grand public avait fini par apprendre la véritable raison de cette correction des prévisions de bénéfices. Une vaste enquête menée par plusieurs médias avait révélé comment Worldline avait durant des années tiré profit de ces fameux clients douteux, tout en cherchant à dissimuler la pratique.
Le jour de la publication de cette enquête, l'action de l'entreprise s'était encore effondrée de 40%. Des investigations sont actuellement en cours pour des manquements aux dispositifs de lutte contre le blanchiment d'argent et la fraude.
Le scandale des dirty payments a directement affecté les liquidités de l'entreprise. La confiance des prêteurs potentiels s'est effondrée et l'agence Standard & Poor's a dégradé la note de crédit de Worldline au statut «junk», c'est à dire pourri.
Il en a résulté une situation paradoxale. Une entreprise qui faisait transiter chaque jour des milliards dans le monde entier se retrouvait elle-même à court de cash. Logique, puisque Worldline n'a pas accès à l'argent de ses client et ne fait que toucher des commissions sur les transactions réalisées.
La remontée est lente
Face à cette pénurie de liquidités qui se profilait, le groupe avait réagi en lançant une augmentation de son capital de 500 millions d'euros. Les banques Bpifrance Participations, Crédit Agricole et BNP Paribas avaient alors injecté de l'argent dans le groupe. Six, l'opérateur boursier suisse et actionnaire de Worldline depuis 2018, en avait pour sa part assez vu et n'avait pas participé à cette opération.
«Qui serait heureux d'une telle situation?», s'est demandé, non sans ironie, Pierre-Antoine Vacheron, CEO de Wordli, interrogé interrogé en début d'année sur la dépréciation à la bourse suisse de plusieurs milliards de francs. Cette rupture nette a au moins permis de clarifier les positions de chacun. Six et Worldline ont par ailleurs entièrement renouvelé leur direction, ce qui a ouvert la voie à un nouveau départ.
Lors de cet entretien, Pierre-Antoine Vacheron a assuré avoir fait le ménage et que le scandale des dirty payments appartenait au passé. Il a déclaré:
L'entreprise a notamment centralisé son service de contrôle des commerçants basés en Pologne et renforcé sa surveillance technique. «Nous voulons regagner la confiance étape par étape», a expliqué Pierre-Antoine Vacheron, qui dit qu'une telle situation ne devrait plus se produire.
De nombreux licenciements prévus
Entré en fonction en mars 2025 seulement, le nouveau directeur général devait sortir le groupe de la crise. Pierre-Antoine Vacheron vise un redressement complet d'ici 2027. En début d'année, il annonçait qu'après une longue période difficile, une légère croissance du chiffre d'affaires devrait être au rendez-vous cette année.
Il affirmait alors:
Pour y parvenir, Worldline s'est imposé une cure d'amaigrissement sévère. Le groupe se concentre désormais sur le seul marché européen et a cédé ses autres activités. Résultat, environ 30% des 18 000 collaborateurs de l'entreprise vont devoir partir.
Cette restructuration touche aussi la Suisse, un site important pour le géant du paiement, qui y génère 15% de son chiffre d'affaires et emploie 660 personnes, notamment à Zurich, à Schlieren (ZH) et à Bienne (BE). C'est là que Worldline développe les logiciels de traitement des paiements pour la plupart des marchés européens. Pierre-Antoine Vacheron a expliqué:
Le nombre d'emplois en Suisse devrait donc rester stable malgré la restructuration.
La crise n'est cependant pas encore totalement surmontée, comme le montrent les résultats semestriels. Le chiffre d'affaires et le bénéfice net continuent de décliner. Le directeur a par ailleurs revu à la baisse ses prévisions de croissance pour l'année en cours, désormais qualifiée de stagnante, voire «marginalement positive».
Pierre-Antoine Vacheron s'est néanmoins montré confiant, estimant qu'il faudra de la patience avant que les mesures prises ne portent leurs fruits. Selon lui, l'entreprise est sur la bonne voie et a même ajouté: «Worldline est de retour». Vendredi dernier, le cours de l'action a en tout cas connu un net rebond.
Le directeur pour la Suisse, Bernhard Lachenmeier, ne pense plus seulement à gérer la crise, mais à recommencer à lancer de nouveaux produits. En août, Worldline va commercialiser un nouveau terminal carré destiné aux petits commerçants. L'appareil rappelle celui de Sumup, mais accepte aussi Twint, à la différence de son concurrent. De petits pas vers un nouveau départ.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
