Cette «double hypocrisie de la Confédération» énerve la filière viande
La filière viande est sous pression politique. Premièrement, la pyramide alimentaire de l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) formule de nouvelles recommandations nutritionnelles, mettant notamment en avant les sources de protéines végétales, les céréales complètes ainsi que les fruits et légumes de saison et de proximité. La viande est reléguée au second plan, et l'office conseille d'en consommer au maximum trois fois par semaine.
Deuxièmement, la politique agricole 2030+ de l'Office fédéral de l'agriculture fait grincer des dents. Celui-ci entend privilégier les programmes de grandes cultures plutôt que la production fourragère, afin de favoriser la production végétale. Sauf que dans les régions de montagne et préalpines, l'élevage est souvent considéré comme la seule forme d'exploitation viable.
Troisièmement, les exigences de l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) relatives aux nouvelles étables et aux transformations sont devenues plus contraignantes en raison de normes d'émissions strictes. Celles-ci seraient souvent en contradiction directe avec l'exigence d'un élevage proche de la nature, déplore la filière viande.
Un secteur tout entier grogne
Le programme d'allègement budgétaire du Conseil fédéral aggrave la situation et frappe durement la filière. D'un côté, il prévoit des économies sur la promotion de la qualité et des ventes ainsi que sur les aides à l'élevage. De l'autre, le gouvernement entend générer des recettes supplémentaires via la filière viande, par la mise aux enchères des contingents tarifaires et, indirectement, par les contributions à l'élimination des déchets.
Ruedi Hadorn, responsable du secteur politique de l'Union Professionnelle Suisse de la Viande (UPSV), parle de «double hypocrisie de la Confédération». Première hypocrisie: le Conseil fédéral a toujours affirmé vouloir réduire les dépenses. Or, c'est précisément dans la filière viande qu'il entend maintenant aussi augmenter ses recettes.
Deuxième hypocrisie: «La Confédération veut le beurre et l'argent du beurre», déclare Hadorn avant de poursuivre:
De l'autre, Berne réclame des recettes croissantes de la part de la branche. Hadorn ironise:
La filière viande réalise un chiffre d'affaires annuel de dix milliards de francs, ce qui correspond à environ 1,5% du produit intérieur brut de la Suisse. Actuellement, les recettes des enchères liées à l'importation de viande de volaille connaissent une croissance fulgurante. Rien qu'au cours des deux dernières années, elles ont augmenté de 35 millions de francs. Si l'on ajoute les droits de douane ordinaires, ce chiffre atteint près de 40 millions.
Des chiffres revus à la baisse
Cette croissance est liée à des glissements marqués dans la consommation de viande, avec une appétence globale pour la volaille. La filière viande n'en profite toutefois pas. La croissance est absorbée par les importations. Depuis 2023, les importations annuelles auraient augmenté d'environ 15 000 tonnes, indique Hadorn. Cela montrerait que les capacités de production nationales ne suffisent pas à absorber une hausse aussi forte en si peu de temps.
Pour Hadorn, les raisons sont principalement imputables aux autorités. Selon lui, elles freinent la croissance économique du secteur avec des «obstacles malheureusement trop importants».
L'ampleur des concessions que la filière viande devra consentir reste incertaine. Selon les intentions du Conseil fédéral, il s'agirait, outre les 280 millions de francs déjà existants, de 137 millions supplémentaires, précise Hadorn: 80 millions sur la mise aux enchères des contingents tarifaires, 48 millions sur les contributions à l'élimination des déchets et un peu moins de cinq millions chacun sur les aides à l'élevage et sur la promotion des ventes.
Le Conseil des Etats a depuis lors réduit à presque rien le paquet d'économies de 137 millions pour la filière viande. Il ne maintient qu'environ 2 millions sur la promotion des ventes dans le paquet d'économies. La commission des finances du Conseil national, en revanche, a réduit de moitié les montants sur trois postes (promotion des ventes, contributions à l'élimination des déchets, aides à l'élevage) et ramené les 80 millions pour la mise aux enchères des contingents tarifaires à 17 millions.
Elle prépare actuellement un plan d'économies de 50 millions. Cependant, la commission l'a complété par une augmentation de tous les droits de douane agricoles de 175 millions de francs. Un quart de ce montant porterait sur les seuls aliments pour animaux.
Les conseillers fédéraux se défendent
Ce sont néanmoins des résultats intermédiaires remarquables pour une filière qui se trouve dans le collimateur de quatre membres du Conseil fédéral: Karin Keller-Sutter (économies), Guy Parmelin (culture), Elisabeth Baume-Schneider (recommandations alimentaires) et Albert Rösti (obstacles à la construction).
Ils rejettent les critiques selon lesquelles ils acculeraient la filière viande. Pour des raisons d'équilibre politique, outre les réductions de dépenses, certaines recettes supplémentaires ont toujours été envisagées, selon le département des finances. Le département de l'intérieur affirme quant à lui qu'il n'y a «absolument aucun agenda politique» en matière de consommation de viande. Et l'Office fédéral de l'agriculture souligne:
Ainsi, les productions laitière et de viande devraient toujours occuper une place centrale dans l'agriculture et dans le futur du système alimentaire suisse.
