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Economie

Une entreprise suisse au cœur d’un deal sensible avec Trump

Pourquoi ce milliardaire suisse avait intérêt à séduire Trump.
Alfred Gantner (à droite) est critiqué pour avoir négocié avec Donald Trump alors que les affaires américaines de son groupe dépendent de Washington.Image: montage watson

Trump détenait un énorme levier sur cette entreprise suisse

Les accusations visant Alfred Gantner pour de possibles conflits d’intérêts prennent une nouvelle ampleur: sa société Partners Group rachète depuis des mois des centrales à gaz aux Etats-Unis et dépend pour cela d’autorisations accordées par Washington.
21.05.2026, 05:3321.05.2026, 05:33
Gregory Remez

Depuis plusieurs semaines, la Suisse négocie un accord douanier avec les Etats-Unis. L’objectif est de transformer la baisse temporaire des droits de douane, passés de 39 à 15%, en accord durable. Le nouveau deal doit être conclu d’ici fin juillet.

Les négociations ont été lancées après la rencontre organisée début novembre à Washington entre six chefs d’entreprise suisses et le président des Etats-Unis Donald Trump. En plus de promesses d’investissements et de compliments, la délégation économique suisse a apporté deux cadeaux particulièrement coûteux: une horloge Rolex en or et un lingot personnalisé.

L'image devenue mythique 👇

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Image: zvg

Après cette rencontre, les critiques se sont multipliées, y compris dans les milieux bourgeois. Les entrepreneurs sont accusés d’avoir défendu, avant tout, leurs propres intérêts plutôt que ceux du pays. Une personnalité se retrouve particulièrement sous pression: Alfred Gantner, cofondateur et administrateur de Partners Group, une société de capital-investissement basée à Zoug.

Une expansion massive dans le gaz américain

Selon Alfred Gantner, Partners Group prévoit d’assumer elle-même un quart des investissements de plus de 200 milliards de dollars promis aux Etats-Unis par les entreprises suisses dans le cadre du deal. En échange, le groupe espère obtenir des concessions de Donald Trump dans le conflit douanier.

Partners Group
La société Partners Group, basée à Baar (ZG), investit des milliards dans le gaz américain.

Mais ce n’est pas le seul enjeu. Selon notre enquête, Alfred Gantner et Partners Group dépendent aussi du bon vouloir du président pour une autre raison: depuis des mois, l’entreprise zougoise rachète massivement des centrales à gaz aux Etats-Unis et doit obtenir pour cela des autorisations de Washington.

Depuis le début de l’année 2025, Partners Group a repris plus de 20 centrales à gaz américaines. Le groupe a également acquis une flotte d’installations mobiles destinées notamment à alimenter des centres de données. Ces centrales sont censées compenser les lacunes liées à la transition énergétique et contribuer à la stabilité du réseau électrique. Partners Group entend profiter de ce marché et investit depuis des années dans les infrastructures gazières nord-américaines, notamment via sa filiale mexicaine Esentia.

Les derniers investissements se chiffrent à plusieurs milliards de dollars. Le groupe a notamment déboursé environ 2,2 milliards de dollars pour acquérir 11 centrales à gaz en Californie. Deux autres installations dans le Colorado lui ont coûté plus de 450 millions de dollars. Les montants investis dans les autres infrastructures ne sont pas connus.

Beaucoup d'énergie et des installations stratégiques

Cette expansion dans le gaz a également une portée énergétique majeure. La puissance cumulée des centrales américaines reprises par Partners Group atteint 3629 mégawatts. A titre de comparaison, les quatre centrales nucléaires encore en activité en Suisse – Gösgen Nuclear Power Plant, Leibstadt Nuclear Power Plant et les deux réacteurs de Beznau Nuclear Power Plant – totalisent ensemble 3095 mégawatts.

Comme ces centrales sont considérées comme des infrastructures critiques, chaque rachat doit être validé par le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS), l’autorité américaine chargée de surveiller les investissements étrangers. Une partie des autorisations a déjà été accordée, mais plusieurs acquisitions attendent encore le feu vert des autorités américaines.

Partners Group réalise ces investissements via des filiales américaines qu’elle conserve dans son portefeuille d’actifs. Mais puisque la maison mère est basée en Suisse, les acquisitions effectuées cette année pourraient déjà être comptabilisées dans les promesses d’investissements faites à Donald Trump.

Qu'est-ce qui pose problème aujourd'hui?

Dans ce contexte, les accusations de conflits d’intérêts visant Alfred Gantner prennent une nouvelle dimension. L’Amérique du Nord constitue le marché principal de Partners Group, qui y concentre environ 50% de ses investissements mondiaux, soit plus de 180 milliards de dollars. Les Etats-Unis représentent aussi un débouché essentiel pour plusieurs entreprises détenues dans le portefeuille du groupe, comme Breitling.

Alfred Gantner a donc un intérêt direct à voir Donald Trump réduire les droits de douane et encourager davantage d’investissements suisses aux Etats-Unis. Et c’est précisément ce qu’il affirme avoir obtenu avec ses partenaires grâce à leur «Gold Bar Diplomacy», comme l’a surnommée le Wall Street Journal. Interrogé sur ces critiques, l’homme d’affaires balaie:

«Il n’y a jamais eu le moindre conflit d’intérêts»

Selon lui, les cadeaux remis à Trump étaient «connus du Conseil fédéral» et relèvent «des usages aux Etats-Unis ainsi que dans d’autres régions du monde». Il affirme aussi que Partners Group investit depuis des années dans les infrastructures critiques des Etats-Unis et bénéficie «d’une excellente réputation dans les deux camps politiques».

Le Seco refuse de publier les documents

Les questions les plus sensibles autour de cette rencontre inhabituelle dans le Bureau ovale restent toutefois sans réponse: comment les discussions se sont-elles déroulées? Quelle marge de manœuvre les entrepreneurs avaient-ils? Que savait exactement le Conseil fédéral? Qu’est-ce qui avait été négocié en amont?

Alfred Gantner a toujours soutenu que la rencontre a été coordonnée «de manière parfaitement alignée» avec le Secrétariat d’Etat à l’économie, le Seco, alors même que la conclusion d’un accord douanier relève exclusivement du gouvernement fédéral, selon la Constitution. Il affirme que le Conseil fédéral lui a demandé son aide «en raison des excellentes relations de Partners Group avec les Etats-Unis».

Le Conseil fédéral et le Seco maintiennent de leur côté que l’organisation concrète de la rencontre relevait d’une initiative privée des entreprises concernées. Depuis, Berne reste très discrète sur les détails. En s’appuyant sur la loi sur la transparence, nous avons demandé, en décembre, l’accès aux échanges entre le Seco et les membres de la délégation. Mais le Seco refuse toujours de transmettre ces documents, malgré une recommandation favorable du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence.

Parallèlement, la justice suisse examine si les entrepreneurs ont pu commettre une infraction pénale lors de leur visite à Washington. Deux conseillers nationaux des Verts ainsi que les Jeunes socialistes ont déposé une plainte auprès du Ministère public de la Confédération après cette rencontre. Ils estiment que l’article 322 du Code pénal, relatif à la «corruption d’agents publics étrangers», pourrait avoir été violé.

Selon la plainte déposée par les Verts, l’affaire touche «à la crédibilité de nos institutions, au respect de l’Etat de droit et à la réputation internationale de la Suisse». L’organisation Transparency International évoque elle aussi «un cas délicat» et pose la question suivante:

«S’agissait-il encore d’entretenir des relations ou déjà de corruption?»

Selon l’ONG, les cadeaux offerts dépassaient largement ce qui est habituellement admis au niveau international.

La décision d’ouvrir ou non une enquête pénale devrait être prise prochainement. Compte tenu de l’importance médiatique du dossier, le Ministère public de la Confédération a indiqué qu’il communiquerait sa décision «le plus rapidement possible». (adapt. tam)

Chaque année, il y a des embouteillages sur le mont Everest
Video: watson
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