La Chine est plus impliquée dans la guerre en Ukraine qu'on ne le croyait
Au début de leur rencontre mardi à Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping n'ont pas tari d'éloges l'un envers l'autre. «Nos relations ont atteint un niveau sans précédent», s'est félicité le président russe. Le dirigeant chinois a, quant à lui, salué des liens approfondis «avec une détermination inébranlable».
Les deux hommes ont toutefois reconnu que cette relation traversait aussi des périodes difficiles. Poutine a évoqué des «circonstances extérieures défavorables», tandis que Xi a parlé de «milliers d'épreuves» surmontées par leurs deux pays.
Des révélations qui font tache
Et de nouvelles épreuves pourraient encore les attendre. Peu avant cette rencontre, des informations ont révélé que la Chine soutenait plus directement qu'on ne le pensait la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine.
Selon l'agence Reuters, qui cite des services de renseignement européens, la Chine aurait formé fin 2025 environ 200 soldats russes à l'utilisation de drones, avant que certains d'entre eux ne soient envoyés en Ukraine. Ces formations auraient eu lieu dans plusieurs régions chinoises. En parallèle, des militaires chinois visiteraient des unités russes depuis 2024.
La Chine est devenue un partenaire indispensable pour Moscou dans cette guerre. Jusqu'ici, Pékin évitait toutefois toute implication trop visible, mettant en avant sa prétendue neutralité et appelant régulièrement à des négociations de paix. Mais les entraînements militaires mutuels mis au jour fragilisent encore davantage ce discours. Et ce n'est qu'un aspect du soutien chinois à la Russie. Tour d'horizon.
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Les formations sur les drones
Les formations militaires révélées récemment reposeraient sur un accord ultra-secret conclu entre les deux pays en juillet 2025, selon Reuters. Environ 200 soldats russes auraient été entraînés sur des bases chinoises, notamment à Pékin et à Nankin (est). En échange, plusieurs centaines de militaires chinois auraient suivi des formations en Russie. Le fait que des soldats russes soient directement formés en Chine constitue une nouveauté majeure.
Des rapports militaires russes internes mentionnent quatre sessions d'entraînement organisées fin 2025. Les soldats y auraient notamment appris à combiner mortiers et drones de reconnaissance, à neutraliser des appareils ennemis avec des fusils anti-drones ou encore à manipuler des explosifs et à poser des mines.
Beaucoup des Russes formés en Chine occupaient des fonctions d'instructeurs, avec des grades allant de sous-officier à lieutenant-colonel. Ils pouvaient ensuite transmettre ces connaissances à leurs propres unités. Des services de renseignement ont confirmé l'identité de certains participants, qui auraient été déployés peu après leur retour lors d'opérations de drones en Crimée occupée et dans la région ukrainienne de Zaporijjia (est).
Des livraisons de biens à double usage
Les drones jouent un rôle décisif dans la guerre en Ukraine. Si la Russie dispose d'une vaste expérience du combat, elle profite de plus en plus de l'expertise technologique de la Chine et de ses méthodes d'entraînement modernes, notamment dans l'utilisation de drones à fibre optique résistants aux brouillages.
Dès le mois de septembre, Reuters avait rapporté que des experts chinois apportaient une assistance technique à un fabricant russe de drones, ce qui avait conduit l'Union européenne à sanctionner deux entreprises impliquées.
Certes, le soutien chinois à la Russie dans le domaine des petits quadricoptères n'est pas aussi visible que les livraisons iraniennes de drones kamikazes Shahed ou les munitions d'artillerie et missiles balistiques en provenance de Corée du Nord. Pourtant, la guerre de drones que mène la Russie contre l'Ukraine à grande échelle serait impossible sans la Chine.
En effet, le pays domine le marché mondial de la fabrication de ces engins à des fins militaires et civiles. Les entreprises chinoises fourniraient, selon les estimations, entre 70 et 90% de l'offre mondiale.
Selon un rapport publié l'année dernière par le groupe de réflexion ukrainien Center for Defense Reforms, la Chine a livré à la Russie plus de 3,3 millions de moteurs rien qu'en 2024. Ceux-ci peuvent également être intégrés dans des machines à laver, des pompes ou des trottinettes électriques, mais la Russie les utilise pour la production de drones. Lorsque des objets peuvent être utilisés à la fois à des fins militaires et civiles, on parle de biens à double usage.
La Chine a parfaitement maîtrisé la sémantique de cette définition: la Russie reçoit ainsi des batteries lithium-polymère ainsi que de nombreuses autres pièces et ressources, permettant de produire non seulement des drones, mais aussi d'autres systèmes d'armes pour la guerre. Semi-conducteurs, microélectronique, outils de précision… sans de telles livraisons, Poutine ne pourrait pas maintenir son industrie d'armement en état de marche.
Coopérations dans le renseignement et l'espace
Mais la Chine ne semble pas seulement livrer des pièces d'armement; elle veille également à ce que la Russie atteigne ses cibles avec la plus grande précision possible. L'automne dernier, le service de renseignement extérieur D'Ukraine (SZRU) a signalé que Pékin transmettait aux troupes du Kremlin des données de renseignement pour l'identification de cibles.
Il s'agirait de données que la Chine obtient par satellite. Un fonctionnaire du SZRU, Oleh Alexandrov, a précisé à l'agence de presse ukrainienne Ukrinform:
Il existe également une coopération spatiale entre la Chine et la Russie, qui penche, elle aussi, de plus en plus en faveur de Pékin. Tandis que le secteur spatial russe s'est affaibli depuis 2014 en raison de problèmes structurels et de sanctions, la Chine développe massivement ses capacités en matière de satellites, de lanceurs et d'infrastructures spatiales. Moscou s'implique donc davantage dans des projets menés par la Chine, notamment dans l'intégration des systèmes de navigation BeiDou et Glonass, ou encore dans la Station de recherche lunaire internationale (ILRS) planifiée.
Sur le plan militaire, la coopération devrait surtout se renforcer dans les domaines du renseignement, de la cybersécurité, de la logistique, des communications par satellite ainsi que des systèmes d'alerte précoce et de défense antimissile. La Chine y bénéficie du savoir-faire russe dans la détection des missiles intercontinentaux.
De grands projets pour l'énergie et le commerce
A Pékin, le maître du Kremlin, Vladimir Poutine, a promis à son ami Xi Jinping des livraisons d'énergie fiables, y compris en période de crise au Moyen-Orient. La Chine tire également une grande partie de ses importations de pétrole d'Iran, mais le blocus du détroit d'Ormuz a considérablement compliqué les choses.
La Russie est, selon les données du gouvernement de Moscou, le premier exportateur d'énergie vers la Chine: en 2025, 101 millions de tonnes de pétrole et 49 milliards de mètres cubes de gaz naturel ont été livrés via des pipelines et sous forme de gaz naturel liquéfié.
Lors de la rencontre, Poutine a souligné:
L'un des sujets du sommet devrait donc être la construction prévue du gazoduc «Power of Siberia 2» de Russie via la Mongolie, ainsi que l'extension des capacités des oléoducs vers la Chine. Pékin devrait avoir un grand intérêt pour les importations d'énergie par voie terrestre après les événements dans le détroit d'Ormuz. La Russie, quant à elle, est intéressée par les recettes pour alimenter sa caisse de guerre.
Mais les relations commerciales entre les deux pays ont aussi montré leurs limites récemment. Le commerce de la Chine avec la Russie a reculé en 2025 pour la première fois en cinq ans. Selon les données des douanes chinoises, le volume des échanges a baissé de 6,5% pour atteindre 1630 milliards de yuans (environ 239 milliards de dollars américains, soit environ 188 milliards de francs).
Parmi les raisons invoquées figurent notamment la demande russe plus faible pour les voitures chinoises et la baisse des recettes russes tirées des exportations de pétrole vers la Chine en raison de la chute des prix.
Les deux pays entendent néanmoins poursuivre le développement de leurs relations économiques. La Russie n'a guère d'autre choix: les sanctions occidentales limitent considérablement les possibilités de Moscou sur le marché international. Selon un rapport de Bloomberg, la Russie se procure plus de 90% des biens sanctionnés par l'Occident auprès de la Chine.
Au total, le commerce avec la Chine est donc une affaire assez asymétrique: tandis que la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie, la Russie ne représente que 4% du commerce international de la Chine.

