Crise à la Comédie de Genève: les e-mails qui racontent le putsch
Dans le processus d’éviction de la directrice de la Comédie de Genève, Séverine Chavrier, dont le sort personnel est suspendu à un audit «sur le climat de travail» qui a débuté le 9 février, le Syndicat suisse romand du spectacle (SSRS) semble tenir un rôle important. Le 11 novembre, exactement vingt jours après l’éclatement de la crise dans un article de la Tribune de Genève, le SSRS adressait une lettre au bureau de la Fondation d’art dramatique (FAD), l’employeur de Séverine Chavrier – le bureau est l’instance décisionnelle de la FAD.
Signée de la secrétaire générale du syndicat, Isabel Amiàn, ce courrier, dont watson a obtenu copie, liste les mesures à prendre contre la directrice de la Comédie. On constate que plusieurs d'entre elles ont ensuite été décidées par le bureau de la FAD, selon un calendrier comparable à celui préconisé par le syndicat.
Ce dernier fait ainsi part de «Demandes prioritaires (non négociables)». Entre autres, celle-ci: «Suspension (dispense de l’obligation de travailler) de la direction actuelle au plus tard à l’issue du spectacle en cours le 24 novembre, avec retrait intégral de toute attribution managériale et artistique jusqu’à la fin des rapports de travail ou, à tout le moins, jusqu’aux conclusions de l’audit externe.»
La FAD adopte plusieurs mesures préconisées par le syndicat
Quelques jours plus tard, la FAD annonce des mesures qui correspondent en grande partie à cette demande. En effet, le 24 novembre, Le Temps révèle que Séverine Chavrier n’a plus le droit de se rendre dans les murs de la Comédie et qu’elle est «déchargée de ses responsabilités financières, techniques et administratives pendant la durée d’un audit sur les relations de travail». Elle conserve, en revanche, la direction artistique, alors que le SSRS souhaitait la lui retirer également.
Si la mise à l’écart de Séverine Chavrier est rendue publique le 24, elle-même l’apprend le 18 au soir, la veille de la première de sa nouvelle création à la Comédie, «Occupations». «Un choc», dit-elle, jointe par watson en ce mois de février. Elle ajoute:
Le 25 novembre, Séverine Chavrier écrit un courrier la FAD, où elle dénonce «la violence disciplinaire de cette décision sans mesure de proportionnalité, qui fait tout simplement le jeu de diabolisation de ma personne». S’adressant à son employeur, elle s’étonne:
La mise à l’écart de Séverine Chavrier, tout comme le lancement d’un audit externe sur le climat de travail, figurent parmi les doléances énumérées dans le courrier du SSRS.
Une autre demande satisfaite
Mais il y a plus. Toujours dans le courrier daté du 11 novembre, le Syndicat suisse romand du spectacle exige qu’«aucune décision de programmation 2027–2028, aucun engagement de ressources, aucune prise de parole publique au nom de l’institution durant la période de suspension» n’ait lieu sous la conduite de Séverine Chavrier.
Cette fois, c’est l'hebdomadaire culturel français Télérama qui, le 19 décembre, nous l’apprend: la directrice de la Comédie, plus grande scène de Suisse romande, ne sera pas reconduite au terme de son premier mandat de quatre ans, qui arrive à échéance en 2027 – il est de coutume qu’un directeur ou une directrice de théâtre accomplisse au moins deux mandats. La décision de ne pas reconduire son mandat a pour conséquence qu’elle ne pourra pas programmer la saison 2027-2028, ce qui correspond également à une demande formulée par le SSRS.
Une expression infamante qu'elle n'a jamais dite
Revenons au déclenchement de la crise, dans une Comédie pourtant à cette époque apaisée, après quelques départs négociés, notamment au sein du service de la communication.
Le 22 octobre, la directrice de la Comédie est accusée par des témoignages anonymes, publiés dans la Tribune de Genève, de «comportement toxique et pervers», «de discriminations», «de recrutements arbitraires et dénués de logique», «d’un langage abusif», «de dénigrements au travail», «d’une absence totale d’écoute auprès des équipes et de volonté de collaborer». Dans un article paru le même jour sur le site de la RTS, elle est décrite comme «autoritaire», «violente» et «insultante».
La «Française», l'«étrangère»
La charge est extrêmement rude. Elle est complétée par un acronyme dont on lui attribue la paternité, infamant pour la production théâtrale suisse: «PPSDM», pour «Petite production suisse de merde». La formule fait mouche dans certains esprits.
Or, Séverine Chavrier n’a jamais prononcé ces termes, comme en atteste une enquête parue une semaine plus tard sur le site de la RTS. Avant cela, dès le 24 octobre dans un communiqué, le Comité de direction de la Comédie de Genève avait apporté un «démenti formel» à ce sujet. Mais la fausse rumeur, ajoutée aux accusations anonymes sur le comportement prétendument «toxique» de Séverine Chavrier, contribue à salir son image auprès du public.
A ce portrait de «méchante», qu'elle réfutera totalement, s’ajoutent des remarques xénophobes. Sur les réseaux sociaux, elle est décrite comme la «Française», l’«Annemassienne». Le terme «frouze», dépréciatif, pour dire français, fait son apparition. La droite dure et la gauche radicale se retrouvent pour déplorer qu'une «étrangère» ait été nommée à la tête de la Comédie. Si elle est bien originaire d’Annemasse, commune de Haute-Savoie collée à Genève, elle est binationale franco-suisse et elle a fait le conservatoire de musique dans la cité de Calvin.
Témoignages en faveur de Séverine Chavrier
Trois de ses collaboratrices actives dans la mise en scène, la scénographie ou encore les costumes, des jeunes femmes qui l’accompagnent dans ses créations à la Comédie de Genève, vont alors écrire de manière non anonyme à la FAD et au SSRS pour témoigner de leur soutien à Séverine Chavrier. A cette occasion, elles dénoncent un dénigrement, des intimidations et du sexisme à leur égard de la part de membres du personnel de la Comédie.
A la suite de ces témoignages, la secrétaire générale du SSRS, Isabel Amiàn, envoie un mail le 14 novembre à la Commission du personnel de la Comédie (CPC), précisant que cet envoi est destiné «à l’ensemble du personnel de la Comédie de Genève», soit environ 80 collaborateurs et collaboratrices, qui le recevront.
La secrétaire générale écrit:
Refus de rencontrer la directrice
La FAD semble ici sous pression. Séverine Chavrier avait sollicité un entretien avec le syndicat. Ce dernier a fait savoir par une lettre d’avocat datée du 12 novembre qu’il ne souhaitait pas rencontrer la directrice.
Curieuse attitude que ce refus de tout dialogue. Une enquête de nos collègues du Monde parue fin janvier 2026 enfonce le clou et démontre que bien des problèmes remontent avant l’entrée en fonction de la nouvelle direction. Un collègue de Séverine Chavrier résume:
Nous avons demandé des explications à la secrétaire générale du SSRS sur les différents courriers adressés par ses soins durant cette crise. Voici sa réponse:
Sollicitée lundi matin par e-mail au sujet de la convergence apparente entre ses décisions et les revendications du SSRS, la Fondation d’art dramatique n’a pas donné suite à nos questions.
«Les masques commencent à tomber»
Une rencontre est prévue prochainement entre la conseillère administrative Joëlle Bertossa et la directrice de la Comédie Séverine Chavrier. Début février, Séverine Chavrier, assistée de Me Romain Jordan, a recouru contre la décision de la FAD de se séparer d'elle en 2027, révèle Léman Bleu. «Ce recours déploie un effet suspensif et suspend donc les effets du non-renouvellement», précise l’avocat. Courant janvier, elle a déposé plainte contre X pour calomnie et diffamation, en lien notamment avec l’acronyme «PPSDM» qui lui a été indûment prêté et qui a notablement contribué à entacher sa réputation.
Me Romain Jordan ajoute:
