Votations: Lausanne a les bobos qu’elle mérite
Avant de venir au bureau «pour 11 heures», comme me l’a demandé mon chef, justifiant cet horaire par un enthousiaste «tu vas voir, on mange des pizzas tous ensemble, c’est trop sympa», il a fallu courir.
Courir le dimanche matin avec mes semblables, ces adeptes de la procrastination de l’enveloppe de vote.
On se reconnaît entre nous dans la rue. C’est assez simple, on court tous dans la même direction, vers la place de la Palud, certains en habits de sport, d’autres en tenue de brunch, quelques-uns avec un enfant sous le bras. Lausanne a les bobos qu’elle mérite.
Sur la fameuse place, un petit théâtre dominical s’est installé. Il y a la dame qui fait signer une pétition pour la Palestine, des Lausannois encore humides de leur footing, des retraités venus assister à ce spectacle de bobets pressés, et une poignée de citoyens haletants, enveloppe (et parfois enfant) coincée sous le bras.
A 10h58, le ton monte.
Un homme a l’outrecuidance de dépasser le petit attroupement qui attend fébrilement devant la boîte. Il veut glisser son enveloppe.
Erreur.
C’est fascinant de voir à quel point on peut s’invectiver avec élégance en s’appelant «Monsieur» et en utilisant des mots comme «civique».
Les deux hommes, à vue de nez des quinquagénaires universitaires, s’engueulent au milieu de la place sous le regard amusé et légèrement condescendant des bobos lausannois.
A 10h59, la foule devant la boîte devient compacte. «Pardon, pardon, pardon, pardon!», crie une femme qui tente de se frayer un passage avec l’urgence d’une ambulancière. Elle a l’air à deux doigts de faire une crise cardiaque. Voter comme dernier geste sur Terre, c’est beau. Si la foule était dense une minute plus tôt, à «11 heures zéro zéro», devant la boîte, il n’y a soudain plus personne. L’huissier jette un dernier regard sur la place.
Ah non.
Un cycliste déboule. Il manque de s’écraser contre le mur en freinant brutalement, sort son enveloppe de son sac Freitag (bobo lausannois puissance mille) et glisse son vote dans la boîte sous les applaudissements spontanés de la place.
«Allez, ça passe», murmure quelqu’un.
L’huissier retourne à l’intérieur. A-t-il retiré la boîte, de l’autre côté de la porte? Aucune idée. Des retardataires arrivent encore. Il est 11h03. Il est possible que leurs enveloppes tombent derrière la porte.
Je ne saurais le dire. Après avoir été à la bourre pour aller voter, il est temps d’aller au bureau.
A la bourre.
