Elle a visité les centres d'asiles suisses: «Ce sont des lieux de violence»
Peu d'endroits en Suisse concentrent autant de tensions et de controverses que les centres fédéraux d'asile (CFA). Pourtant, ces structures constituent «une réalité largement méconnue», «peu documentée», voire parfois «ignorée» dans notre pays. C'est ce que soutient Megane Lederrey, anthropologue et spécialiste de l'asile et du droit des personnes étrangères.
Dans un essai qui vient de paraître, intitulé Les centres fédéraux d'asile, elle décrit le fonctionnement de ces structures et en souligne les problématiques. La chercheuse a pu accéder à ces endroits, normalement interdits au public et aux médias, et s'est entretenue avec d'anciens résidents et employés. Elle nous raconte le déroulement de son enquête, ainsi que ses résultats. Interview.
Les centres fédéraux d'asile sont habituellement inaccessibles au public et aux médias. Comment avez-vous pu y accéder?
Megane Lederrey: Le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) a accepté de me faire visiter quatre centres situés en Suisse romande. Ces visites guidées se sont déroulées de manière très cadrée.
En parallèle, j'ai interviewé des personnes qui ont vécu dans les centres, ainsi que des employés et des ex-employés, qui ont accepté de témoigner anonymement, malgré la pression de leur employeur.
Vous évoquez des visites guidées. Avez-vous l'impression d'avoir quand même pu avoir accès à la réalité des centres?
Le SEM et les entreprises qui gèrent les centres ont mis l'accent sur les éléments positifs. A Boudry, par exemple, on ne m’a pas montré le bâtiment le plus délabré, qui a été utilisé de manière temporaire pendant près de quatre ans. On ne m’a jamais montré non plus les sanitaires. Cela dit, j'ai eu le droit de visiter la majorité des autres pièces, et j’ai eu accès au discours des autorités.
En quoi ce discours consiste-t-il?
Le bilan de l’hébergement est «globalement très positif», selon le SEM. L’administration estime qu'il ne s'agit pas d'un système problématique, que tout va bien même si «les infrastructures sont ce qu’elles sont».
Vos observations semblent montrer autre chose...
Ces centres sont surpeuplés. Jusqu'à 30 personnes dorment dans la même chambre et les espaces communs sont très rares. La promiscuité est constante, il y a des agents de sécurité partout et des grillages autour du périmètre.
Ces endroits sont très peu adaptés à la vie quotidienne, encore moins pour des personnes traumatisées. Les requérants ont vécu des expériences extrêmement dures dans leur pays d'origine et pendant leur trajet vers l'Europe. Une fois arrivés en Suisse, ils se retrouvent dans des centres où ils sont soumis à un couvre-feu et à des sanctions.
Avez-vous quelques exemples?
Une des sanctions consiste à retirer les billets de train fournis aux requérants, ainsi que leur argent de poche, qui est de 21 francs par semaine et qui sert à couvrir leurs besoins de base. On peut également citer l'interdiction de sortir du centre pendant 24 heures, ainsi que l'exclusion du centre jusqu’à 72 heures, une punition introduite dans la loi par le Parlement l'an dernier.
Dans votre livre, vous parlez de législation parallèle. Pourquoi?
Ces sanctions et les règles en vigueur dans les centres, telles que le couvre-feu, ne s'appliquent nulle part ailleurs. A titre d'exemple, les enfants hébergés dans les CFA n'ont droit qu'à la moitié, voire à un tiers des heures d'école normalement prévues à l’école ordinaire. Il n'y a aucune base légale pour cela.
Peut-on, dès lors, comparer ces lieux à des prisons?
Oui. Plusieurs personnes que j'ai interviewées disent s’être senties comme en prison. Ce fonctionnement sécuritaire se retrouve notamment dans la gestion du temps. Dans les centres, la journée des requérants est entièrement définie. Ils sont réveillés à 6h30 par des agents de sécurité; après le petit-déjeuner, il faut nettoyer la chambre. Il est ensuite possible de faire des travaux d'utilité publique, mais il n'y a pas assez de place pour tout le monde. Il a aussi des fouilles corporelles à chaque fois qu’on entre, on ne peut pas amener un yoghourt dans un CFA, par exemple.
De nombreux requérants disent que Vallorbe est le pire des centres. Pourquoi?
La promiscuité dont je parlais auparavant est très marquée à Vallorbe. La plupart de ses 280 occupants vivent dans un seul bâtiment, où il y a très peu de pièces communes. Le fonctionnement y est particulièrement dur. Jusqu'à il y a une année, amener toute nourriture à l'intérieur était interdit, alors que certains aliments étaient acceptés dans d'autres centres. Des règles ont changé, mais cela montre à quel point elles sont arbitraires. Si elles servaient vraiment à protéger les requérants, elles ne seraient pas différentes d'un centre à l'autre.
Nous avons parlé des conditions de vie. Qu'en est-il des conditions de travail?
Elles sont très dures. Les employés que j'ai interviewés déplorent en particulier le manque de soutien de la part de leur hiérarchie et l'absurdité de certaines règles qui les empêchent de réaliser leur travail de manière adéquate. Les équipes sont constamment en sous-effectifs, les burnouts sont très fréquents et le turnover est extrêmement élevé.
Quelles sont les conséquences de ces conditions?
Au final, cela se reporte sur les résidents. On les dépossède de leur capacité à gérer leur quotidien. Ils n'ont pas le droit de cuisiner, d'amener la nourriture qu'ils veulent ou de disposer des plus simples objets de la vie quotidienne, tels qu'un coupe-ongles. Cela les met dans une situation de dépendance totale. Si on y ajoute la promiscuité constante, cette situation crée une tension qui peut rapidement éclater, tant du côté des employés, fatigués et surdemandés, que des requérants.
Comment répond-on à cette situation?
Au lieu de viser un accueil digne, de redonner aux requérants la possibilité de gérer leur quotidien, et d’engager du personnel formé, on met plus d'agents de sécurité, plus de sanctions et de mesures d’exclusion. Cela est complètement contre-productif et crée l'effet inverse.
Pourtant, la violence n'est pas seulement visible, selon vos observations. Quelles autres formes peut-elle prendre?
La violence qui règne dans ces lieux n'est pas toujours spectaculaire. Elle passe également par la déshumanisation et la dépossession du quotidien. Les requérants deviennent des personnes anonymes, on leur attribue un numéro, elles doivent obéir aux consignes et ne peuvent plus faire aucun choix pour eux-mêmes. Leur identité propre est effacée, ce qui conduit à une perte d'estime de soi, et renforce leurs traumatismes.
Vous parlez également de racisme. Dans quelles dynamiques le retrouve-t-on?
Ce que j'ai vu lors des visites m'a fait froid dans le dos, mais n'était visiblement pas choquant pour mes guides. Il s'agit de lieux de violence ordinaire, mais qu’eux semblaient ne plus remarquer. Pour moi, le racisme ordinaire se trouve dans le fait de ne pas se mettre à la place des autres. De se dire que ces personnes ont un toit et à manger – et c'est déjà bien –, sans prêter attention à leur dignité.
Les personnes qui viennent du Maghreb font notamment l'objet d'une procédure spécifique accélérée. Elles sont très vite expulsées et exclues de toute possibilité d'exister légalement en Suisse. A l'inverse, les réfugiés ukrainiens n'ont pas besoin de passer par les CFA. Ils sont directement intégrés dans les systèmes cantonaux et ne risquent pas d'être renvoyés dans le premier pays européen par lequel ils ont transité, contrairement à toutes les autres nationalités.
Cette enquête a-t-elle été dure à gérer, sur le plan émotionnel?
Disons que, par le passé, j'ai travaillé dans la défense juridique et aux côtés de personnes exilées et précarisées. C'est extrêmement frustrant, parce qu'on a accès à des réalités révoltantes, mais que la majorité de la population ne connaît pas et a tendance à ne pas croire.
J'espère que cet essai pourra témoigner du fait que des violations des droits humains existent chez nous, et que des changements concrets sont possibles, et nécessaires.
Megane Lederrey, «Les centres fédéraux d'asile», 2026, La Veilleuse, 439 pages.
