Les délires de Trump font vaciller la Suisse
Illustré par ses menaces contre le Groenland et les Européens, l’impérialisme de Donald Trump constitue un défi pour les états neutres, comme l’Autriche et la Suisse.
C’est ce qui ressort d’un entretien commun accordé à la NZZ par le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis et son homologue autrichienne Beate Meinl-Reisinger. Mais leurs réponses ont toutefois fortement divergé.
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La crainte d'une escalade de la part de Trump
L’Autrichienne n’a pas mâché ses mots. Les menaces de Trump sont, selon elle, «inacceptables». Beate Meinl-Reisinger a déclaré:
Le Suisse, lui, s’est montré fidèle à sa prudence habituelle. Ignazio Cassis a répondu:
Interrogé sur le «scénario hypothétique» d’une intervention militaire américaine, le chef de la diplomatie suisse a expliqué qu’il ne pouvait «pas donner de réponse». Il a concédé:
Mais pas un mot de plus. Pourtant, une chose devient de plus en plus évidente: Donald Trump veut posséder le Groenland.
Un projet largement rejeté par les Américains
Il ne s’agit pas d’étendre la présence militaire américaine ni de mettre la main sur les matières premières. Tout cela, Washington pourrait déjà l’obtenir aujourd’hui. La Russie et la Chine servent surtout de prétexte.
Ce que Donald Trump veut vraiment, c’est agrandir le territoire des Etats-Unis en y ajoutant la plus grande île du monde. Une terre peu peuplée, qui dépend d’un petit état européen.
Trump ne se contente pas d'accepter le conflit ouvert avec les Européens et l’éclatement de l’Otan, il les provoque. Il ne manque jamais une occasion d’humilier ses alliés. Peu importe aussi qu’il soit désavoué par une majorité de ses concitoyens. Près de 90% des Américains s’opposent à une conquête militaire du Groenland, et même l’idée d’un achat est rejetée par la majorité.
Une volonté d'entrer dans l'Histoire
Les Américains semblent conscients que les Groenlandais n’ont aucune envie de vivre sous la férule d’un Jules César des temps modernes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour Donald Trump: entrer dans l’Histoire, à n’importe quel prix.
Or, le temps presse pour ce président bientôt octogénaire. Il se jette donc sur le Groenland, qu’il considère comme une proie «facile».
Mardi, il a annoncé une réunion consacrée au Groenland, tout en affirmant qu’il n’y aurait «pas de retour en arrière». Elle devrait avoir lieu au Forum économique mondial de Davos (WEF), où il s’exprimera ce mercredi. Tout semble possible, y compris une escalade totale. En tant que pays hôte, la Suisse pourrait se retrouver dans une situation délicate, d’autant qu’elle doit aussi gérer d’autres dossiers sensibles avec Trump.
La position inconfortable de la Suisse
Ignazio Cassis n’est pas le seul à avoir évité toute déclaration claire. Le conseiller fédéral chargé de la Défense, Martin Pfister, s’est lui aussi montré évasif lors de sa visite aux troupes déployées au WEF. Quant au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), il n’a adopté une position nette qu’après les questions insistantes de plusieurs médias.
Le DFAE a toutefois indiqué au Tages-Anzeiger:
Toute modification de ce statut nécessiterait l’accord du Danemark et du Groenland. Le DFAE ajoute:
Reste à savoir comment réagira la Suisse si Donald Trump venait à piétiner ces règles. L’UDC et d’autres défenseurs sourcilleux de la neutralité n’accepteraient, au mieux, qu’une protestation timorée. Mais en cas de rupture totale entre les Etats-Unis et l’Europe, l’équilibrisme helvétique deviendrait quasiment intenable.
Le dilemme du Conseil de la paix de Trump
Le Board of Peace (Conseil de la paix) faisait à l’origine partie du plan de paix de Donald Trump pour Gaza. Mais il apparaît désormais que le président américain souhaite transformer ce conseil en une sorte d’alternative à l'ONU, placée sous sa seule présidence. Une nouvelle preuve de sa volonté d’imposer le slogan America First au reste du monde.
De nombreux pays ont été invités à y participer, dont la Chine et la Russie. La France a annoncé vouloir rester à l’écart, ce qui a valu à Paris une menace de droits de douane de 200% sur le champagne et le vin. Selon CH Media, éditeur de watson, la Suisse aurait également reçu une invitation. Mais là encore, le DFAE temporise.
Le projet sera examiné «avec soin» et des discussions auront lieu avec les acteurs concernés, a indiqué à CH Media une porte-parole. Le problème ne réside pas seulement dans la «cotisation» d’un milliard de dollars, mais également dans la question de la neutralité. Impossible de ne pas penser au long débat qui avait entouré l’adhésion de la Suisse à l’ONU.
Un autre dossier très sensible pour la Suisse
Dans les relations avec l’Amérique de Trump, le dossier le plus sensible reste toutefois l’accord commercial que les deux pays souhaitent conclure. En novembre dernier, la Suisse est parvenue à faire baisser les droits de douane sur ses exportations de 39 à 15%. En contrepartie, les Etats-Unis ont exigé la conclusion d’un nouvel accord d’ici au printemps. Mais on ignore encore quand les négociations débuteront.
Berne espérait un lancement en marge du WEF, mais cette option semble écartée, a indiqué le Département fédéral de l’économie (DEFR) au Tages-Anzeiger. On ne sait même pas encore si une rencontre entre le président de la Confédération Guy Parmelin et Donald Trump aura lieu. Le président américain est très sollicité; il faudra peut-être se contenter d’une poignée de main.
Et même si les négociations aboutissent, rien ne garantit que l’accord entrera en vigueur. En Suisse, il devra passer par le Parlement et, presque à coup sûr, par une votation populaire. Un exercice périlleux, tant l’hostilité envers Trump est forte, y compris parmi les sympathisants de l’UDC.
Une plongée dans l'inconnu pour la Suisse
Les temps sont durs, surtout pour la Suisse. Le pays a largement profité de l’ordre international fondé sur des règles après la Seconde Guerre mondiale, puis de la mondialisation après la guerre froide. Il faut désormais admettre que nous vivons dans une «désorganisation régie par des règles», comme l'a déclaré Ignazio Cassis à la NZZ.
Les Européens semblent l’avoir compris après l’escalade autour du Groenland. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a lancé mardi à Davos:
Pendant ce temps, Guy Parmelin évoquait Gaza, l’Ukraine, l’Iran et le Venezuela dans son discours d’ouverture du WEF, mais pas le Groenland.
«La Suisse doit faire preuve de fermeté», a exigé le Tages-Anzeiger dans un commentaire. Face à un président américain obsédé par une vision impériale, c’est plus facile à dire qu’à faire. Trop nombreux sont ceux qui, chez nous, n’ont pas encore compris ce qui est en train de se jouer. Ni la place que la Suisse devrait occuper dans ce nouvel ordre mondial chaotique.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
