Suisse
International

Comment la lubie impériale de Trump met la Suisse sous pression

epa12658962 A protester dressed up as US President Trump poses during a demonstration prior the 56th annual meeting of the World Economic Forum, WEF, in Davos, Switzerland, 18 January 2026. The WEF an ...
Un manifestant déguisé en Donald Trump lors de la manifestation anti-WEF, dimanche à Davos.Image: keystone
Commentaire

Les délires de Trump font vaciller la Suisse

Donald Trump veut conquérir le Groenland à tout prix et cherche l’affrontement avec l’Europe. La Suisse, pourtant neutre, se retrouve face à une épreuve de vérité, et pas seulement pour ces raisons.
21.01.2026, 11:5821.01.2026, 11:58
Peter Blunschi
Peter Blunschi

Illustré par ses menaces contre le Groenland et les Européens, l’impérialisme de Donald Trump constitue un défi pour les états neutres, comme l’Autriche et la Suisse.

C’est ce qui ressort d’un entretien commun accordé à la NZZ par le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis et son homologue autrichienne Beate Meinl-Reisinger. Mais leurs réponses ont toutefois fortement divergé.

👉 L'actualité en direct sur le Forum de Davos, c'est ici

La crainte d'une escalade de la part de Trump

L’Autrichienne n’a pas mâché ses mots. Les menaces de Trump sont, selon elle, «inacceptables». Beate Meinl-Reisinger a déclaré:

«Le Danemark et le Groenland ont exprimé très clairement qu’ils ne veulent être ni achetés ni annexés»

Le Suisse, lui, s’est montré fidèle à sa prudence habituelle. Ignazio Cassis a répondu:

«Nous suivons la situation avec préoccupation»

Interrogé sur le «scénario hypothétique» d’une intervention militaire américaine, le chef de la diplomatie suisse a expliqué qu’il ne pouvait «pas donner de réponse». Il a concédé:

«Si cela devait devenir réalité, ce serait sans aucun doute une rupture»

Mais pas un mot de plus. Pourtant, une chose devient de plus en plus évidente: Donald Trump veut posséder le Groenland.

epa12002669 Swiss Federal Councillor and Foreign Minister Ignazio Cassis (R) welcomes Austrian Foreign Minister Beate Meinl-Reisinger (L) during her official visit in Bern, Switzerland, 01 April 2025  ...
Beate Meinl-Reisinger dit les choses clairement sur le Groenland, tandis qu’Ignazio Cassis tergiverse.Image: keystone

Un projet largement rejeté par les Américains

Il ne s’agit pas d’étendre la présence militaire américaine ni de mettre la main sur les matières premières. Tout cela, Washington pourrait déjà l’obtenir aujourd’hui. La Russie et la Chine servent surtout de prétexte.

Ce que Donald Trump veut vraiment, c’est agrandir le territoire des Etats-Unis en y ajoutant la plus grande île du monde. Une terre peu peuplée, qui dépend d’un petit état européen.

Trump ne se contente pas d'accepter le conflit ouvert avec les Européens et l’éclatement de l’Otan, il les provoque. Il ne manque jamais une occasion d’humilier ses alliés. Peu importe aussi qu’il soit désavoué par une majorité de ses concitoyens. Près de 90% des Américains s’opposent à une conquête militaire du Groenland, et même l’idée d’un achat est rejetée par la majorité.

Une volonté d'entrer dans l'Histoire

Les Américains semblent conscients que les Groenlandais n’ont aucune envie de vivre sous la férule d’un Jules César des temps modernes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour Donald Trump: entrer dans l’Histoire, à n’importe quel prix.

Or, le temps presse pour ce président bientôt octogénaire. Il se jette donc sur le Groenland, qu’il considère comme une proie «facile».

Mardi, il a annoncé une réunion consacrée au Groenland, tout en affirmant qu’il n’y aurait «pas de retour en arrière». Elle devrait avoir lieu au Forum économique mondial de Davos (WEF), où il s’exprimera ce mercredi. Tout semble possible, y compris une escalade totale. En tant que pays hôte, la Suisse pourrait se retrouver dans une situation délicate, d’autant qu’elle doit aussi gérer d’autres dossiers sensibles avec Trump.

epa12656072 US Senator Lisa Murkowski visits the Memorial for Denmark's international efforts after 1948 at Kastellet as part of a US delegation of senators and members of the House of Representa ...
La sénatrice républicaine américaine Lisa Murkowski a affiché samedi à Copenhague sa solidarité avec le Danemark.Image: keystone

La position inconfortable de la Suisse

Ignazio Cassis n’est pas le seul à avoir évité toute déclaration claire. Le conseiller fédéral chargé de la Défense, Martin Pfister, s’est lui aussi montré évasif lors de sa visite aux troupes déployées au WEF. Quant au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), il n’a adopté une position nette qu’après les questions insistantes de plusieurs médias.

Le DFAE a toutefois indiqué au Tages-Anzeiger:

«La position de la Suisse est claire. Conformément au droit international, le Groenland appartient au Danemark et dispose d’un large statut d’autonomie.»

Toute modification de ce statut nécessiterait l’accord du Danemark et du Groenland. Le DFAE ajoute:

«Les règles de la Charte de l’ONU, notamment l’interdiction du recours à la force et le principe de non-intervention, s’appliquent partout dans le monde.»

Reste à savoir comment réagira la Suisse si Donald Trump venait à piétiner ces règles. L’UDC et d’autres défenseurs sourcilleux de la neutralité n’accepteraient, au mieux, qu’une protestation timorée. Mais en cas de rupture totale entre les Etats-Unis et l’Europe, l’équilibrisme helvétique deviendrait quasiment intenable.

Le dilemme du Conseil de la paix de Trump

Le Board of Peace (Conseil de la paix) faisait à l’origine partie du plan de paix de Donald Trump pour Gaza. Mais il apparaît désormais que le président américain souhaite transformer ce conseil en une sorte d’alternative à l'ONU, placée sous sa seule présidence. Une nouvelle preuve de sa volonté d’imposer le slogan America First au reste du monde.

De nombreux pays ont été invités à y participer, dont la Chine et la Russie. La France a annoncé vouloir rester à l’écart, ce qui a valu à Paris une menace de droits de douane de 200% sur le champagne et le vin. Selon CH Media, éditeur de watson, la Suisse aurait également reçu une invitation. Mais là encore, le DFAE temporise.

Le projet sera examiné «avec soin» et des discussions auront lieu avec les acteurs concernés, a indiqué à CH Media une porte-parole. Le problème ne réside pas seulement dans la «cotisation» d’un milliard de dollars, mais également dans la question de la neutralité. Impossible de ne pas penser au long débat qui avait entouré l’adhésion de la Suisse à l’ONU.

President Donald Trump greets Turkey's President Recep Tayyip Erdogan during a summit to support ending the more than two-year Israel-Hamas war in Gaza after a breakthrough ceasefire deal, Monday ...
Le président turc Recep Tayyip Erdogan est lui aussi invité au Conseil de la paix de Trump, au grand dam d’Israël.Image: keystone

Un autre dossier très sensible pour la Suisse

Dans les relations avec l’Amérique de Trump, le dossier le plus sensible reste toutefois l’accord commercial que les deux pays souhaitent conclure. En novembre dernier, la Suisse est parvenue à faire baisser les droits de douane sur ses exportations de 39 à 15%. En contrepartie, les Etats-Unis ont exigé la conclusion d’un nouvel accord d’ici au printemps. Mais on ignore encore quand les négociations débuteront.

Berne espérait un lancement en marge du WEF, mais cette option semble écartée, a indiqué le Département fédéral de l’économie (DEFR) au Tages-Anzeiger. On ne sait même pas encore si une rencontre entre le président de la Confédération Guy Parmelin et Donald Trump aura lieu. Le président américain est très sollicité; il faudra peut-être se contenter d’une poignée de main.

Et même si les négociations aboutissent, rien ne garantit que l’accord entrera en vigueur. En Suisse, il devra passer par le Parlement et, presque à coup sûr, par une votation populaire. Un exercice périlleux, tant l’hostilité envers Trump est forte, y compris parmi les sympathisants de l’UDC.

Une plongée dans l'inconnu pour la Suisse

Les temps sont durs, surtout pour la Suisse. Le pays a largement profité de l’ordre international fondé sur des règles après la Seconde Guerre mondiale, puis de la mondialisation après la guerre froide. Il faut désormais admettre que nous vivons dans une «désorganisation régie par des règles», comme l'a déclaré Ignazio Cassis à la NZZ.

Les Européens semblent l’avoir compris après l’escalade autour du Groenland. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a lancé mardi à Davos:

«La nostalgie ne ramènera pas l’ancien ordre mondial»

Pendant ce temps, Guy Parmelin évoquait Gaza, l’Ukraine, l’Iran et le Venezuela dans son discours d’ouverture du WEF, mais pas le Groenland.

«La Suisse doit faire preuve de fermeté», a exigé le Tages-Anzeiger dans un commentaire. Face à un président américain obsédé par une vision impériale, c’est plus facile à dire qu’à faire. Trop nombreux sont ceux qui, chez nous, n’ont pas encore compris ce qui est en train de se jouer. Ni la place que la Suisse devrait occuper dans ce nouvel ordre mondial chaotique.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

Donald Trump est photogénique, la preuve
1 / 80
Donald Trump est photogénique, la preuve
source: corbis news / view press
partager sur Facebookpartager sur X
Une année de Trump, c'est épuisant
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
1 Commentaire
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
1
Ce que les Moretti doivent éviter pour ne pas perdre 400 000 francs
La justice valaisanne aurait exigé 200 000 francs pour la remise en liberté provisoire de Jacques Moretti, mis en cause après l'incendie meurtrier de Crans-Montana. Comment fonctionne le système de caution en Suisse? Explications.
Le couple Moretti est mis en cause dans l'incendie meurtrier qui a fait 40 morts et 116 blessés durant la soirée du Nouvel An à Crans-Montana. Les propriétaires du bar Le Constellation, où a eu lieu le drame, sont soupçonnés d'homicide par négligence, de lésions corporelles par négligence et d'incendie par négligence.
L’article