Accusé de bosser pour la mafia, il protège l’identité d’un mystérieux ami
Il portait un t-shirt bleu foncé, un jean noir et des baskets, assis sur un muret sous l’un des grands arbres de la Piazza Governo, à Bellinzone. Lundi matin, peu avant 8 heures, difficile d'imaginer que cet homme allait devenir l’accusé et la figure centrale d’un procès de la mafia très médiatisé.
Vers 9 heures, deux avocats de la défense, en costume et cravate, ont rejoint l’Italien de 59 ans et l’ont accompagné jusqu’au bâtiment tout proche du Tribunal pénal fédéral.
Plus tard, devant les trois juges pénaux fédéraux présidés par Fiorenza Bergomi, l’homme domicilié dans le canton d’Argovie a lu, d’une voix hésitante et difficilement compréhensible, une déclaration personnelle rédigée sur une feuille.
Le message central:
Il n’aurait jamais soutenu cette organisation criminelle; sa manière de communiquer pourrait être mal comprise, et il lui arriverait parfois de plaisanter. Bref, tout cela ne serait qu’un malentendu, selon lui.
Lorsque la juge lui a demandé s’il avait lui-même rédigé cette déclaration, il a répondu franchement: «Non». Pressé de préciser, il a finalement lâché: «Un ami en Suisse». Il a toutefois refusé de révéler l’identité de cet «amico». «Vaut mieux pas», a-t-il laissé échapper.
Lors de l’interrogatoire qui a suivi, consacré aux accusations concrètes concernant ses activités et ses liens avec la mafia, le Calabrais s’est contenté de renvoyer à cette déclaration rédigée par une tierce personne.
Son attitude n'était jamais hostile.
«Rien à déclarer»
Sur la base de l’acte d’accusation, la juge a enchaîné les questions. «Vous voulez répondre?», ajoutait-elle souvent, de manière presque rhétorique. Et lui, se balançant sur son fauteuil pivotant dans le box des témoins, répondait: «Rien à déclarer». Concernant les faits susceptibles de l’incriminer, lui ou d’autres personnes, le Calabrais refusait systématiquement de répondre. Ou renvoyait à des déclarations antérieures, qui n’étaient guère plus instructives.
Lorsqu’on lui a par exemple reproché d’avoir qualifié des personnes de «pentiti di merda», soit des «repentis de merde», dans une conversation mise sur écoute, il a répondu: «Je n’ai rien à déclarer». Il ne s’est exprimé sur le fond que très rarement. Notamment lorsque la cocaïne a été évoquée. «Je n’ai jamais vendu de cocaïne», a-t-il insisté.
En début de soirée, l’homme s’est montré un peu plus loquace et a commencé à nier davantage certains faits, plutôt que de simplement garder le silence.
Une forme d’omertà à Bellinzone? Un homme simple, un mafieux particulièrement retors? Ou quelqu’un qui a peur de parler?
Accusé de trafic de drogue
Le Ministère public de la Confédération, sous la direction du procureur Sergio Mastroiani, accuse cet entrepreneur en horticulture d’avoir fait partie, de 2001 jusqu’à son arrestation en juillet 2020, du clan mafieux Anello-Fruci, originaire de Calabre, et d’avoir servi en Suisse d’homme de confiance au chef du clan, Rocco Anello.
Il aurait notamment géré plusieurs investissements du clan dans des boîtes de nuit ou d’autres établissements, et aurait régulièrement acheminé en Italie des bénéfices, mais aussi des armes et des munitions. Il est également accusé d’avoir importé de la fausse monnaie, de receler des biens volés et de s’être livré au trafic de drogue. Il aurait en outre collaboré avec le clan calabrais Larosa, actif dans les cantons des Grisons (GR), de Saint-Gall (SG), de Zurich (ZH), d’Argovie (AG) et de Soleure (SO), en particulier dans le trafic de drogue.
70 personnes arrêtées
Lors de la première journée du procès, les avocats de la défense Michele Naef et Ralph Wiedler Friedmann ont tenté, sans succès, d’écarter les accusations de liens avec la mafia. Leur client ne serait pas membre de la ’Ndrangheta, mais un Italien ordinaire arrivé en Suisse à l’âge de 15 ans pour y travailler dans l’horticulture. Le fait qu’il connaisse, depuis l’école, des personnes présentées comme des mafieux ne saurait lui être reproché. «Un camarade d’école reste un camarade d’école», a plaidé Ralph Wiedler Friedmann.
Les avocats ont également dénoncé une enquête du Ministère public de la Confédération qu’ils jugent disproportionnée et partiale. Le tribunal n’a toutefois pas été convaincu et a rejeté les requêtes de la défense.
Dans le cadre de l’opération italo-suisse «Imponimento», plus de 70 personnes ont été arrêtées en juillet 2020, certaines étant domiciliées en Suisse. En Italie, plus de 100 personnes ont été condamnées en première instance, parmi lesquelles un restaurateur italien de Muri, en Argovie, condamné à une peine de 17 ans de prison.
Mardi, le jeu des questions-réponses se poursuivra. Le procès devrait durer jusqu’à la fin de la semaine. Le verdict est attendu en novembre. La présomption d’innocence s’applique. (trad. tma)
