«Les mafias nous infiltrent et c’est sans doute déjà trop tard»
Antonio Zagari vivait à Malnete, tout près de la frontière suisse, dans les années 1970 à 1990. Il a monté des coups avec des Italiens établis en Suisse. Il a participé à un trafic de faux billets entre la Suisse et l’Italie. Il a erré sur des sentiers, exténué de fatigue, cherchant à fuir la police après avoir commis un assassinat qui a laissé un témoin en vie, lequel a fui à toute jambe en hurlant dans la nuit.
L'homme touche aux trafics, aux maisons closes, aux enlèvements contre rançons, très à la mode chez les mafieux dans ces années-là. Avant de collaborer avec la justice, il a surtout été l’un des tueurs de la ‘Ndrangheta, règlant des différents internes, éliminant les collaborateurs de justice.
Il a raconté son parcours dans un livre publié en italien en 2006 et qui vient d’être traduit en français par la toute jeune maison d’édition Basset. Sa fondatrice, Brünhilde Delhommeau, ancienne analyste des système mafieux, nous explique son projet.
Vous venez de créer une maison d’édition en France, spécialisée dans les ouvrages consacrés aux organisations criminelles. Pourquoi?
Brünhilde Delhommeau: Nous avons fondé la maison d’édition Basset en septembre 2024, mon mari et moi, parce que cela n’existe pas en France. Les analyses que l’on trouve sur les mafias ici sont peu fouillées et la population et les administrations sont peu sensibilisées à ces questions.
Quel est votre parcours?
Formée à Ecole du Louvre, j’y ai acquis le goût de la recherche, du travail sur les archives et de l’enquête historique approfondie. J’ai ensuite orienté ma carrière vers l’analyse des organisations criminelles, des systèmes mafieux et des enjeux de sécurité. Ce parcours m’a permis de développer une connaissance à la fois rigoureuse, concrète et documentée de ces phénomènes.
Depuis sa fondation, votre maison d’édition a publié deux ouvrages dédiés à la ‘Ndrangheta…
Le premier s’intitule «Dans les coulisses de la ‘Ndrangheta». Il a été écrit par Gabriella Mara, une analyste italienne de la mafia, pour notre maison d’édition. Elle retrace toute l’histoire de l’organisation calabraise depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui: son organisation, ses infiltrations politiques et dans la franc-maçonnerie, ses meurtres et ses trafics.
Il a écrit ce livre en détention après avoir été l’un des tueurs de la ‘Ndrangheta entre 1970 et 1990, basé dans la région de Milan. Il est décédé en 2004 dans un accident de moto.
En 1975, sa famille avait enlevé Cristina Mazzotti, fille d’un riche industriel, pour le compte de chefs de la ‘Ndrangheta. Deux d’entre eux ont pu être identifiés et condamnés en février 2026 grâce à une empreinte digitale. L’histoire d’Antonio Zagari a fait l’objet d’un film sélectionné l’été dernier à la Mostra de Venise.
Pourquoi vous paraissait-il important de publier un livre qui raconte la ‘Ndrangheta des années 70 à 90?
Parce que ce témoignage raconte l’organisation de l’intérieur. Zagari explique comment les chefs mafieux font régner la terreur sur leur territoire. C’est toujours une réalité en Calabre et l’organisation en elle-même a peu changé. Ce qui est nouveau, c’est son énorme pouvoir financier.
Ils sont banquiers, travaillent dans des administrations publiques. La 'Ndrangheta est la mafia la plus puissante du monde avec un PIB colossal. Grâce à la corruption, ils ont obtenu des postes importants. En France, certains siègent même dans des mairies. Mais les mariages se font toujours entre familles mafieuses pour régler des conflits ou assurer des partenariats, les femmes se font toujours tuer si elles veulent divorcer, etc.
Quel est le rôle, au sein du clan, de celui qui occupe un poste dans une administration publique?
Il devra recueillir des informations, obtenir des permis de construire ou des marchés publics. Tout ce qui peut aider le clan à étendre son influence et son pouvoir.
Pourquoi on ne les arrête pas?
Souvent, parce que le membre du clan qui occupe un poste public ne commet pas d’infractions. Comme la France ne dispose pas d’un article du code pénal qui permet de condamner tous les membres d’un clan, on ne pourra arrêter que ceux qui commettent des crimes. Et puis, les gens ne sont pas formés, en France, pour identifier les membres d’une organisation criminelle. Ces enquêtes sont longues, difficiles et elles n’aboutissent pas forcément.
Antonio Zagari vivait proche de la frontière suisse et son histoire montre qu’il avait quelques échanges avec ce pays si proche de chez lui. Quelle est la situation de la Suisse vis-vis des mafias?
Elle est largement concernée par les clans de la ‘Ndrangheta. Il existe en Suisse plusieurs «locales» (red: cellules) très actives.
Mais il faut éviter les clichés: la Suisse n’est pas seulement une question de banques. Les enjeux concernent aussi l’immobilier, les sociétés commerciales, la logistique, la restauration, certains secteurs du bâtiment, ainsi que des fonctions de transit, de blanchiment ou de discrète implantation familiale. Les cantons frontaliers avec l’Italie sont particulièrement sensibles, mais le phénomène dépasse largement les zones frontalières. Les autorités suisses ont progressé ces dernières années en matière de coopération judiciaire et de prise de conscience. Mais comme ailleurs en Europe, le principal défi reste celui de l’invisibilité.
Quelles sont les conséquences de la présence mafieuse pour les citoyens lambda?
Quand un système mafieux se met en place, vous n’avez plus d’équité de traitement entre les citoyens. Les entreprises mafieuses s’occupent, par exemple, des déchets, mais, au lieu de les recycler, ils les jettent dans l’environnement et atteignent ainsi la santé de tous. Ou alors, vous souhaitez acquérir un joli terrain pour construire votre maison, mais vous ne les obtiendrez pas parce que quelqu’un du clan aura eu la priorité. Ou encore, vous voudrez ouvrir un commerce dans votre commune, mais vous ne trouverez aucun local à louer ou à acheter.
Cela leur permet de fixer les prix et d’éviter la concurrence, mais aussi d’étendre progressivement leur territoire aux communes voisines. Leur immense surface financière leur permet encore d’acheter les gens, à peu près n’importe qui.
Si les mafieux sont devenus respectables et occupent désormais des postes à responsabilité, qui se charge du sale boulot que faisait un tueur comme Zagari?
La violence n’a pas disparu; elle s’est déplacée et professionnalisée. Au sein de la 'Ndrangheta, il existe toujours de jeunes exécutants ou des membres subalternes chargés des tâches les plus risquées.
Intimidations, recouvrements, transport d’armes ou exécutions peuvent être confiés à des relais issus d’autres groupes criminels, notamment albanais, balkaniques, est-européens ou asiatiques, selon les territoires et les intérêts du moment.
Vos prochains ouvrages seront-ils aussi consacrés aux mafias italiennes?
Le livre actuellement en projet parlera de la Stidda (réd: une organisation du sud de la Sicile, la moins connue et la plus jeune des mafias italiennes révélée en 1989). J’aimerais ensuite m’intéresser aux organisations latino-américaines ou des pays de l’Est. Le cœur de notre ligne éditoriale consiste à identifier les meilleurs experts dans chaque région, à acheter les droits et à traduire leurs ouvrages. Nous espérons sensibiliser l’opinion, au moins un peu, à cette question cruciale des mafias qui nous infiltrent silencieusement, mais c’est sans doute déjà trop tard pour la plupart des pays européens.
