La «bouillie urbaine» s'étend en Suisse et ça a des conséquences
La Suisse devient une ville. C'est ce que montrent de nouvelles données. Certes, sa plus grande commune, Zurich, avec ses 450 000 habitants, ne parvient même pas à se hisser parmi les 100 plus grandes villes d'Europe (pas plus que Lausanne, Genève, Bâle ou Berne). Mais ce n'est qu'une demi-vérité. Si l'on oublie les frontières politiques, pour se concentrer sur la réalité du quotidien, le tableau change du tout au tout.
Cela se reflète, par exemple, dans le nombre d'habitants des régions étroitement liées aux villes. L'office statistique de l'Union européenne, Eurostat, a défini à cet effet la notion de «zone urbaine fonctionnelle» («functional urban area»). Cette mesure est calculée de manière identique dans chaque pays et se révèle plus précise que d'autres indicateurs, comme les «agglomérations» ou les «zones métropolitaines».
Une croissance surprenante en Suisse
Début 2024, selon de nouvelles données, 5,4 millions de personnes vivaient dans de telles zones urbaines en Suisse, soit environ 250 000 de plus qu'en 2016.
La zone urbaine de Zurich compte à elle seule plus de 2 millions d'habitants et figure parmi les 20 plus grandes d'Europe. Par ailleurs, ces zones enregistrent une croissance démographique supérieure à la moyenne. C'est ce que montre une analyse récemment publiée par l'Office fédéral de la statistique (OFS).
Entre 2016 et 2020, les régions de Genève, Lausanne et Berne ont progressé plus vite que la plupart des zones européennes étudiées. Zurich, quant à elle, n'a été dépassée en matière de croissance démographique que par Bratislava (capitale de la Slovaquie) et Helsinki (capitale de la Finlande).
Une particularité helvétique
Une zone urbaine fonctionnelle se définit par les liens étroits qui unissent les communes périphériques dont elle est constituée à une ville-centre. En font partie les localités dont au moins 15% des actifs s'y rendent quotidiennement pour travailler. Pour Zurich, cela inclut par exemple Baden (AG), Rapperswil-Jona (SG) ou Zoug.
Pour Genève, en incluant les communes françaises proches, on compte pas moins de 900 000 personnes. Même chose du côté de Bâle. La partie suisse seule compte 585 000 habitants. Mais, en y ajoutant les communes françaises et allemandes voisines qui, selon la définition de la zone urbaine fonctionnelle, en font également partie, ce nombre monte à 850 000. Ainsi, Genève et Bâle s'invitent dans le top 50 européen.
Par rapport à d'autres villes européennes, on remarque que les zones urbaines suisses sont beaucoup plus étendues que les villes-centre elles-mêmes. La taille relativement modeste de ces dernières s'explique par l'histoire: la Suisse n'a jamais dominé un vaste empire doté d'une capitale forte et représentative, comme Paris ou Londres.
De grandes zones urbaines connectées
Des raisons géographiques et la nature profondément décentralisée de la Suisse ont également empêché l'émergence de métropoles de plusieurs millions d'habitants. Les fusions de communes à grande échelle, souvent imposées par la contrainte à l'étranger, sont restées rares ici.
La Suisse ne possède donc pas de grandes villes au sens des frontières politiques. Mais la réalité est plus complexe. Autour de Lausanne ou Genève, par exemple, s'est développée une couronne urbaine continue qui abrite désormais plusieurs centaines de milliers de personnes. Selon l'OFS, trois quarts de la population habitent dans une commune urbaine, contre un tiers il y a cent ans.
En résumé, la Suisse n'a pas de grandes villes, mais elle en devient peu à peu une.
Cette «bouillie urbaine» transparaît également dans les nouvelles données du programme de surveillance de la Terre de l'UE «Copernicus». Dans un rayon de 50 kilomètres autour du centre-ville de Zurich vivent 3,8 millions de personnes, soit davantage qu'à Munich, Vienne ou Prague, et seulement environ 20% de moins qu'à Berlin ou San Francisco.
Une tendance à la centralisation de l'emploi
D'autres villes affichent elles aussi des chiffres impressionnants: dans le même rayon autour de Lucerne vivent 2,9 millions de personnes. Bâle en compte 2,4 millions, Saint-Gall 2,3 millions, Genève 1,9 million et Berne 1,8 million. Comme les villes suisses sont proches les unes des autres, les cercles se recoupent en partie.
Ces résultats restent cependant modestes comparés aux plus grandes métropoles mondiales; Londres totalise 15 millions d'habitants, New York 16,5 millions et Shanghai 36,5 millions. Mais ils restent élevés par rapport à de nombreuses villes européennes.
Par rapport à ces dernières, les zones périphériques suisses sont bien mieux reliées à leur ville-centre, notamment grâce aux lignes ferroviaires régionales et aux autoroutes. Il en résulte que de nombreuses personnes ne résident pas dans la ville-centre, mais y travaillent et y passent leur temps libre.
Les conséquences en sont à la fois positives et négatives: les villes-centres offrent une densité de culture, de restauration et d'emplois bien supérieure à ce que leur population laisserait supposer, tandis que de nombreuses communes périphériques sont de simples «communes-dortoirs» qui connaissent un trafic routier important.
Cela se reflète aussi dans les chiffres des pendulaires. Chaque jour, davantage de personnes convergent depuis la périphérie vers Zurich pour travailler ou étudier que vers la capitale autrichienne de Vienne, pourtant 4,5 fois plus peuplée.
La Suisse au sein de la «Banane bleue»
Dans un contexte plus large, la Suisse fait partie de la «Banane bleue», un corridor urbain densément peuplé de 1300 kilomètres, abritant environ 110 millions d'habitants, qui s'étend du nord de l'Italie jusqu'à la mer d'Irlande et englobe des métropoles comme Milan, Bruxelles et Londres. La «Banane bleue» est l'une des régions économiquement les plus puissantes du monde.
Un pendant comparable existe sur la côte est des Etats-Unis, avec un corridor de 750 kilomètres entre Boston et Washington D.C. peuplé d'environ 53 millions d'habitants, ou encore au Japon avec le Taiheiyō Belt, un couloir urbain de 1200 kilomètres où vivent 93 millions de personnes. Ces régions ont une chose en commun avec la Suisse: prospérité et urbanisation vont, dans une certaine mesure, de pair.
