Suisse
nourriture

Pourquoi on mange «beaucoup trop de viande» en Suisse

Pourquoi on mange «beaucoup trop de viande» en Suisse
Chaque Suisse consomme, en moyenne, 50 kilos de viande par an.Image: Shutterstock

Les Suisses mangent «trop de viande»: pourquoi on n'arrive pas à se limiter

Une consommation trop élevée de viande nuit à la santé et à la planète. C'est le cas en Suisse, où cette pratique est profondément ancrée dans les mentalités. Face à l'urgence climatique, les choses doivent changer, alerte une spécialiste. Et les mesures proposées ne vont pas plaire à tout le monde.
16.06.2024, 07:0916.06.2024, 11:41
Suivez-moi
Plus de «Suisse»

Le constat laisse de moins en moins de place au doute. La plupart des scientifiques s'accordent sur le fait qu'il faut réduire la consommation de viande, du moins en Occident. D'un côté, à cause des émissions polluantes qu'elle engendre. Selon les calculs de l'ONU, la production d'un kilo de viande de bœuf génère 35 fois plus de CO2 qu'un kilo de légumes. D'autre part, à cause des effets néfastes que cet aliment, la viande transformée en particulier, peut avoir sur la santé.

L'idée fait son chemin, mais peine à s'imposer. Y compris en Suisse, pays où la consommation de viande est «très élevée en comparaison internationale», indique une étude récemment publiée par la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires de Berne (BFH-HAFL).

Selon des données relatives à l'année 2022, les Suisses ont consommé en moyenne 50,8 kilos de viande par personne. Il s'agit d'une quantité trois fois plus élevée que celle recommandée par la commission EAT-Lancet, formée d'experts internationaux en nutrition, santé et développement durable. Soit 301 grammes par semaine, au maximum.

Le centre de nos assiettes

Comment explique-t-on cette consommation élevée? Il s'agit d'un comportement profondément ancré dans les mentalités, et qui trouve ses origines dans le passé, indique Mathilde Delley, collaboratrice scientifique à la BFH-HAFL et principale auteure de l’étude. «A l'origine, la viande était peu disponible, et donc rarement consommée, essentiellement pour des occasions spéciales», illustre-t-elle.

Les choses ont changé à partir du 19e siècle, avec le développement de l'agriculture et l'augmentation du niveau de vie. «La viande a commencé à être présentée comme un excellent aliment, n'ayant que des aspects positifs», poursuit la chercheuse. «Sa consommation a été fortement encouragée pendant une grande partie siècle suivant, ce qui a fini par entrer dans les mœurs».

«Manger beaucoup de viande est devenu une norme sociale, quelque chose qui est considéré comme normal, et donc bon»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

«Cet aliment a acquis un statut très symbolique, lié à la richesse, à l'accès à un certain niveau de vie et à la générosité, et qui est toujours en vigueur auprès d'une partie de la population», complète-t-elle.

La manière de la préparer peut également jouer un rôle. «Contrairement à d'autres traditions culinaires, où la viande est coupée en petits morceaux et mélangée avec des légumes, en Suisse, on a tendance à mettre un morceau entier dans l'assiette», développe la chercheuse. Ce qui ne facilite pas la réduction des portions. A cela on peut ajouter le fait que notre «richesse relative» rend cet aliment «financièrement plus accessible par rapport à d'autres pays».

Grosses différences au niveau socioculturel

Son «goût difficilement imitable», ainsi que «la facilité avec laquelle on la prépare», a fait de la viande «le centre de notre assiette», résume Mathilde Delley. Ce qui a donné naissance à «de fausses représentations»:

«Si l'on demande aux gens de constituer une assiette idéale, ils auront tendance à indiquer une portion de viande trop importante, sans vraiment s'en rendre compte»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

Et ce, alors même que «les recommandations nutritionnelles actuelles, basées avant tout sur la santé, préconisent des quantités nettement plus réduites».

On mange trop de viande en Suisse
«En Suisse, nous avons tendance à mettre un morceau entier dans l'assiette. Un steak ou une côtelette ont une taille donnée, qui ne peut pas vraiment être réduite», affirme Mathilde Delley.Image: Shutterstock

Cet attachement à la viande n'est pas homogène au sein de la population helvétique. L'étude de la BFH-HAFL met en lumière «d'importantes différences au niveau socioculturel».

«Les populations citadines sont plus progressistes sur ce thème, tout comme les personnes de nationalité suisse et celles ayant un niveau de formation élevé»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

Autre élément déterminant: le genre. «En général, les femmes mangent moins de viande, souhaitent en manger moins, et sont plus convaincues par les arguments extrinsèques et moins égoïstes, comme le bien-être animal ou l'environnement», illustre Mathilde Delley.

«On veut dicter nos manières de manger»

Malgré cela, force est de constater que, chaque fois qu'il est question de réduire la consommation de viande, les réactions indignées fusent. Sur les réseaux sociaux et dans l'espace commentaires des articles, on déplore notamment que l'on veuille «fliquer» ou «dicter notre manière de manger».

La raison d'une telle levée de boucliers est très simple: «Les gens n'aiment pas qu'on leur dise comment se comporter», affirme Mathilde Delley.

«Quand on touche à l'alimentation, on touche à l'identité, à la liberté individuelle. Et cela, les gens ne l'aiment pas du tout»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

«Ils peuvent avoir l'impression qu'on les prive de quelque chose, qu'ils doivent se sacrifier, qu'ils sont les victimes de ces politiques», complète-t-elle. Et ce, même s'il n'est pas question de devenir tous végétariens ou véganes, contrairement à ce que certains commentaires laissent entendre.

«Certains constituants de la viande rouge sont bons pour la santé, voire indispensables, et on les trouve difficilement ailleurs. C'est un fait», nuance Mathilde Delley. «Mais il n'y a pas besoin d'en consommer de manière massive.»

«Ce qui est mauvais, tant pour la santé que pour l'environnement, n'est pas la viande en tant que telle, mais sa surconsommation. Et, aujourd'hui, on en consomme beaucoup trop»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

Mesures «radicales»

Réduire donc, et pas arrêter. Un message clair, mais qui ne suffit pas, selon la chercheuse. «Adopter un message ferme et honnête, que certains taxeront à tort d'alarmiste, est la seule manière pour faire évoluer les choses, pour passer d'une consommation excessive à une consommation adéquate», indique-t-elle. Et d'ajouter:

«Si l'on dit qu'il faut juste réduire, les gens auront l'impression que ce n'est pas si grave, que le problème est presque déjà résolu»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

C'est pour cette raison que les auteurs de la recherche estiment que le «renoncement volontaire» n'est pas efficace, du moins pour «parvenir à un changement rapide». Que faire donc? L'étude liste certaines mesures «assez radicales», estime Mathilde Delley. Qui prévient: «Elles ne vont pas nécessairement plaire à tout le monde.»

L'objectif principal: «Changer la norme sociale, ce qui est considéré comme approprié, festif et intéressant sur le plan culinaire», déclare la chercheuse.

Tout d'abord, en agissant au niveau des lieux de consommation subventionnés par l'Etat, qui devraient proposer des «menus adaptés». Mathilde Delley développe:

«Un menu de base sans viande, des plats avec viande disponibles uniquement sur demande et des jours sans viande ni poisson»
Mathilde Delley, BFH-HAFL

L'éducation familiale à l'école, qui figure dans le cursus de la plupart des écoliers suisses, serait une autre porte d'entrée. «On pourrait apprendre à construire de nouvelles assiettes, à cuisiner sans viande, à utiliser des substituts, des légumineuses», liste la chercheuse. «L'intérêt d'agir au niveau de l'éducation, c'est de pouvoir atteindre toutes les couches et milieux sociaux, ainsi que les consommateurs de demain».

Le commerce de détail pourrait également contribuer, selon l'auteure de l'étude: «Réfléchir à quels produits mettre en avant dans les magasins. Décider d'arrêter les campagnes de publicité sur la viande, tout en donnant davantage de visibilité aux alternatives.»

Ce type de mesures seraient «relativement faciles à mettre en place», estime Mathilde Delley, qui reconnaît que «convaincre les branches serait un gros challenge». Pourtant, d'après elle, le temps presse.

«En Suisse, on préfère les incitations aux interdictions. On aime le consensus. Le problème, c'est que cette approche n'est pas très efficace, notamment face à l'urgence climatique»
Mathilde Delley, BFH-HAFL
Voici à quoi pourrait ressembler la Suisse en 2085
1 / 10
Voici à quoi pourrait ressembler la Suisse en 2085
partager sur Facebookpartager sur X
Ceci pourrait également vous intéresser:
22 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
22
«On dirait un 11-Septembre»: cet entrepreneur ne s'explique pas le drame de Malley
Entrepreneur dans la construction en Suisse romande, Emir* explique les règles de sécurité d'un échafaudage et émet diverses hypothèses sur les raisons du tragique accident de chantier survenu vendredi dernier à Malley (VD). Par ailleurs, des questions se posent sur l'organe vaudois de contrôle des chantiers.

«Je ne m’explique pas la chute de cet échafaudage. Toute la structure est tombée sur elle-même tel un château de cartes, comme les tours jumelles du 11-Septembre. Je n’ai jamais vu ça.» Emir*, la trentaine, patron d’une petite entreprise de construction œuvrant actuellement sur un chantier en Suisse romande, a vu comme tout le monde les images de cet amas de ferraille au bas d’un pan de la Tour Malley Phare, un immeuble de 60 m en construction, à Prilly, dans l’Ouest lausannois.

L’article