Pourquoi les CFF n'ont pas refusé cette campagne soutenue par l'UDC
Impossible de les manquer: des affiches aux caractères noirs et rouges sur fond blanc, avec une colombe de la paix qui vole au milieu. «Pas de guerre», peut-on y lire. Et: «OUI à la neutralité suisse». La campagne du comité favorable à l’initiative sur la neutralité, soumise au peuple suisse en septembre, est d’autant plus visible que ses affiches sont placardées dans de nombreuses gares et de nombreux trains. De quoi susciter des critiques.
Un pendulaire des CFF s’est plaint de cette campagne auprès de l’entreprise ferroviaire, notamment de la place très visible accordée aux affiches à l’intérieur des trains. «Le fait que la publicité politique s’affiche désormais jusque dans les trains restreint considérablement ma liberté et porte gravement atteinte au processus de formation de l’opinion politique», a-t-il écrit dans son courriel.
Selon lui, les CFF devraient mettre un terme à ces affiches publicitaires dans les trains, ne serait-ce que parce que les opposants à l’initiative ne disposent probablement pas des moyens nécessaires pour mener une contre-campagne d’ampleur équivalente.
Une défaite des CFF et de la pub politique de les trains
En tant qu’entreprise proche de la Confédération, les CFF peuvent-ils autoriser la publicité politique? Interrogés à ce sujet, ils renvoient à un arrêt rendu en 2012. Le Tribunal fédéral avait alors rappelé à l’ordre les CFF après que ceux-ci avaient fait retirer deux affiches critiques à l’égard d’Israël.
Le Tribunal fédéral avait estimé que, dans le domaine de la publicité politique, les CFF étaient tenus de respecter les droits fondamentaux, et donc la liberté d’opinion. Interdire de telles publicités reviendrait à pratiquer une forme de censure. Les CFF doivent donc autoriser la publicité politique, avait tranché le Tribunal fédéral.
Urs Saxer, juriste de l’Université de Zurich, spécialiste du droit international public et du droit constitutionnel, avait alors défendu les plaignants en qualité d’avocat.
Urs Saxer est peu convaincu par l’argument selon lequel la liberté d’opinion serait restreinte dès lors que seules les affiches du comité favorable à l’initiative sont présentes dans les trains. «Il n’existe aucun droit constitutionnel à ne pas être confronté aux opinions d’autrui», souligne-t-il. Il n’y aurait atteinte à la liberté d’opinion que si les CFF refusaient les affiches du comité adverse. Or, ce n’est pas le cas. Une porte-parole des CFF explique:
Le camp du non risposte
Si les affiches du oui attirent autant l’attention dans les trains, cela tient probablement à l’organisation de la campagne adverse. Celle-ci n’a pas encore atteint son point culminant. Mais le comité interpartis du non, qui réunit des membres du Parti socialiste (PS), des Vert-e-s, du Parti vert’libéral (PVL), du Centre et du Parti libéral-radical (PLR), compte bientôt répliquer avec de la publicité dans les gares et les trains.
L’agence DS Studio, chargée de la campagne du non, le confirme. Celle-ci repose sur un mélange d’affichage extérieur et de canaux numériques, indique l’agence.
En parallèle de cette campagne interpartis, le PS et les Vert-e-s mènent leur propre campagne, comme ils l’avaient déjà fait avant la votation sur l’initiative SSR. La campagne de la gauche prévoit elle aussi des affiches, mais seulement à partir du 24 août. Des mises en garde contre «des milliards pour la guerre de Poutine» devraient alors être visibles dans tout le pays. Selon le PS et les Vert-e-s, ces milliards seraient versés en cas d’acceptation de l’initiative sur la neutralité, puisque des sanctions contre la Russie ou un autre Etat seraient interdites.
La campagne de la gauche ne prévoit actuellement pas de réserver d’espaces publicitaires dans les trains, indique Cédric Wermuth. Il est convaincu qu’un non dans les urnes est possible même sans publicité sur les rails. Les arguments de fond seraient suffisamment solides:
Les visuels publicitaires de la gauche pourraient en revanche apparaître dans les gares, précise le coprésident du PS. Sur les canaux numériques, la campagne du PS et des Vert-e-s a, elle, commencé depuis longtemps.
Blocher donne plusieurs millions
Quel que soit l’endroit où les citoyens appelés aux urnes croiseront les affiches des partisans et des opposants, une chose est déjà certaine: beaucoup d’argent est investi dans cette campagne de votation.
C’est ce que montrent les premiers chiffres concernant les budgets de campagne communiqués par les acteurs politiques au Contrôle fédéral des finances (CDF). Depuis 2022, les campagnes de votation sont soumises à certaines obligations de transparence.
Les partisans de l’initiative ont jusqu’à présent déclaré un budget de campagne arrondi à quatre millions de francs. A lui seul, Christoph Blocher, figure historique de l’UDC et père spirituel de l’initiative, verse plus de deux millions de francs. Quelque 1,3 million de francs supplémentaires proviennent de «Pro Suisse». Le mouvement a joué un rôle déterminant dans le lancement de l’initiative sur la neutralité et trouve ses racines dans l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (Asin), fondée par Christoph Blocher.
D’autres dons atteignant plusieurs centaines de milliers de francs proviennent notamment du concessionnaire automobile Emil Frey et de la «Fondation pour une politique bourgeoise». Celle-ci a pour but de soutenir financièrement l’UDC. Rolf Dörig, président du conseil d’administration de l’assureur Swiss Life, l’ancien conseiller fédéral Ueli Maurer ainsi que le président de l’UDC Marcel Dettling siègent au conseil de fondation. L’UDC elle-même ne contribuerait qu’à hauteur de 50 000 francs.
Le comité interpartis opposé à l’initiative a jusqu’à présent déclaré un budget de 1,2 million de francs ainsi qu’un don du même montant provenant du lobby Economiesuisse. Le PS a pour sa part déclaré environ 367 000 francs pour sa campagne et Opération Libero quelque 100 000 francs.
Ces chiffres doivent être considérés avec prudence: ils reposent sur des autodéclarations. Au cours de la campagne de votation, les différents camps reçoivent généralement d’autres dons, que le CDF enregistre au fur et à mesure. Par ailleurs, les recettes déclarées ne signifient pas que les comités dépenseront l’intégralité de leur budget en mesures publicitaires.
La publicité politique dans les trains, une éternelle pomme de discorde
Les affiches politiques dans les trains des CFF suscitent régulièrement la controverse. Cette année, le sujet a fait débat sur le forum des CFF avant la votation sur l’initiative dite de la «Suisse à 10 millions». Il y a déjà dix ans, le Tages-Anzeiger évoquait l’omniprésence des affiches du oui avant la votation sur l’initiative «En faveur du service public».
Selon les CFF, le comité du oui a réservé les espaces publicitaires dans les trains pour le mois d’août. Leur coût reste inconnu. Les pendulaires continueront donc quelque temps encore à croiser les affiches des deux camps. La votation sur «l’initiative sur la neutralité» aura lieu le 27 septembre. (trad. hun)
