Face à Trump, le Conseil fédéral change de stratégie
Pour l'administration fédérale, les documents stratégiques sont ce que le miel est pour les abeilles: les deux sont produits avec zèle. Mais le cercle de lecteurs reste restreint: spécialistes d'autres services de l'administration, chercheurs dans les hautes écoles, diplomates étrangers, membres du Parlement, professionnels des médias. La langue est généralement sobre et bureaucratique, la lecture souvent modérément captivante.
Mais, dans la stratégie pour les Amériques 2026-2029, adoptée mercredi par le Conseil fédéral, certaines phrases méritent qu'on s'y arrête. Ce document fixe les priorités géographiques et thématiques de la Suisse sur le double continent, ainsi que des objectifs et des mesures concrets pour l'ensemble de l'administration fédérale.
Pour les standards habituels de la Berne fédérale, le choix des mots est étonnamment direct, en particulier s'agissant des agissements du président américain Donald Trump et de leurs conséquences. Le document analyse les effets de la «politique de puissance» des Etats-Unis sur le double continent américain, que Washington considère sous Trump comme une «zone d'influence exclusive», selon les termes du document stratégique. La politique américaine au Venezuela et à Cuba en témoigne.
A titre de comparaison, dans la dernière stratégie pour les Amériques de 2022, il était écrit que le gouvernement américain tentait «d'endiguer les gouvernements socialistes par des pressions politiques et d'autres moyens de pression».
Inquiétude face aux évolutions aux Etats-Unis
En 2026, le président américain est même cité nommément. C'est quelque chose que le Conseil fédéral avait soigneusement évité dans sa stratégie de politique de sécurité, présentée en décembre 2025, laquelle esquissait déjà le désengagement de Trump vis-à-vis de l'Europe et de l'Otan.
Dans la nouvelle stratégie américaine, cette retenue appartient désormais au passé: sous la doctrine «America First» de Trump, les Etats-Unis auraient rompu avec leur conception d'eux-mêmes, vieille de plusieurs décennies, et ne chercheraient «plus à jouer un rôle de leader mondial dans un ordre fondé sur des règles».
Le gouvernement se concentrerait sur les intérêts sécuritaires et économiques strictement définis des Etats-Unis. Le document s'attarde également sur «le rôle personnel du président Trump en tant qu'architecte d'un système de relations internationales fondé sur la puissance des Etats-Unis et des relations transactionnelles entre Etats souverains».
Dans le chapitre consacré aux Etats-Unis en tant que partenaire commercial le plus puissant et le plus important économiquement pour la Suisse sur le double continent américain, la situation politique intérieure est également évaluée. La Suisse respecte la longue tradition démocratique des Etats-Unis, mais observe «certaines évolutions avec inquiétude». Le statut des Etats-Unis en tant que modèle démocratique serait de plus en plus remis en question, «avec des répercussions sur la crédibilité des valeurs démocratiques à l'échelle mondiale».
Trump comme opportunité pour la Suisse
Le désengagement des Etats-Unis de l'ordre mondial fondé sur des règles, le renforcement du protectionnisme et le retrait des organisations multilatérales: tout cela influe également sur la façon dont la Suisse entend se positionner dans les années à venir en Amérique du Nord, en Amérique latine et dans les Caraïbes.
Par rapport à la dernière stratégie pour les Amériques, celle-ci se concentre davantage sur les Etats du G20 de la région (outre les Etats-Unis, il s'agit du Canada, du Mexique, du Brésil et de l'Argentine). Parce que la Suisse s'est retirée ces dernières années de la coopération bilatérale au développement, les Etats plus petits et plus pauvres de la région occupent moins de place.
Le comportement des Etats-Unis offre également des opportunités, selon la stratégie du Conseil fédéral: de nombreux Etats de la région manifestent un intérêt croissant pour la diversification de leurs partenaires commerciaux. Ce serait là une occasion pour la Suisse de promouvoir les échanges mutuels. C'est aussi la raison pour laquelle l'accord de libre-échange avec les Etats du Mercosur devrait être mis en vigueur rapidement.
