La Suisse face à une nouvelle sorte d'espions: «la menace s'est aggravée»
On les compte par dizaines: des ressortissants étrangers en Suisse qui s’organisent via Facebook, Instagram ou Telegram. Très actifs, ils présentent des profils variés. Et organisent régulièrement des rencontres conviviales entre compatriotes. Toutes sortes d’activités figurent au programme de ces expatriés: soirées jeux et ateliers de cuisine, visites d’églises et concerts, excursions en montagne ou au lac, fêtes de lutte et visites de fabriques de chocolat.
Mais il ne s'agit pas seulement de s'amuser et d'améliorer sa culture générale. Plusieurs de ces expatriés semblent nourrir d’autres intentions. Ces derniers mois, parmi la multitude de groupes, certains, russophones, ont particulièrement attiré l'attention. Ils manifestent un intérêt marqué pour une catégorie précise de sites en Suisse: les infrastructures critiques.
Ces installations et équipements sont essentiels au bon fonctionnement de la société et de l’économie. L’Office fédéral de la protection de la population (OFPP)* les répartit en neuf catégories:
- Autorités.
- Energie.
- Elimination des déchets.
- Finances.
- Santé.
- Information et communication.
- Alimentation.
- Sécurité publique.
- Transports.
Dans le scénario d'une neutralisation, par exemple à la suite d’un sabotage, les conséquences pourraient être catastrophiques pour la sécurité publique et entraîner des pénuries.
Intérêt marqué pour les infrastructures stratégiques
Depuis le début de la guerre en Ukraine, certains groupes d’expatriés russophones visitent régulièrement des installations susceptibles d’intéresser de potentiels assaillants et des saboteurs: centrales nucléaires et autres installations énergétiques, centrales hydroélectriques, infrastructures ferroviaires et aéroportuaires, centres logistiques de la poste et des grands distributeurs, organisations de secours et de sécurité, installations de biogaz, de traitement des eaux et de gestion des déchets — et même le Palais fédéral, à Berne.
Certains se sont ainsi rendus jusqu’à trois fois dans des centrales nucléaires suisses depuis le début de l’année 2024. Ils s’intéressent aussi à des infrastructures comme le tunnel de base du Gothard ou encore l’aéroport de Zurich. Des observateurs soupçonnent une instrumentalisation de ces groupes de «loisirs» pour obtenir un accès discret à des infrastructures critiques.
Le Renseignement suisse confirme la situation
Ces activités n’ont pas échappé au Service de renseignement de la Confédération (SRC). Selon son porte-parole, Christoph Gnägi:
Le service précise encore ne fournir «aucune information publique sur des détails opérationnels, des groupes spécifiques ou des objets concrets». «Ces évaluations sont réservées aux décideurs de la Confédération et des cantons, notamment pour permettre, le cas échéant, la mise en place de mesures de protection».
Pour le SRC, une chose est claire:
Informations collectées sur le long terme
Ces visites suspectes ne se déroulent pourtant pas en secret. Bien au contraire. Elles sont organisées sur des canaux officiels, généralement via une inscription en ligne. Des circonstances dont les espions pourraient justement tirer profit, suivant l’expression «hiding in plain sight» — se cacher en pleine lumière. Et cela, alors que la grande majorité des autres expatriés de ces groupes n’aurait probablement pas conscience de ce qui se joue.
Le porte-parole du SRC ajoute: «Les informations sur les infrastructures critiques sont souvent collectées et analysées des années à l’avance, en temps de paix. Dans le contexte de l’intensification des conflits hybrides, l’importance de ce type de reconnaissance a encore augmenté».
La Russie et la Chine, principales menaces
Quoi qu’il en soit, pour le service de renseignement:
Les autorités britanniques mettent, elles aussi, en garde. La National Protective Security Authority (NPSA) à Londres décrit cette «reconnaissance hostile» comme «une observation ciblée visant à recueillir des informations pour planifier une attaque». Il s’agit notamment d’évaluer les dispositifs de sécurité, les risques de détection, les vulnérabilités et les chances de réussite.
On peut obtenir des données sur un lieu ou un événement «par des recherches en ligne, des visites sur site et, au mieux, par des sources en interne». La NPSA le confirme:
Les visites, élément clé de l’espionnage
Ces visites – en apparence anodines – peuvent servir à vérifier certaines informations récoltées ou des hypothèses. Le but: tester les dispositifs et la culture de sécurité. Les espions s’intéressent au fonctionnement des processus logistiques et d’accueil, ainsi qu’aux contrôles d’accès. Ils cherchent à localiser les entrées et les zones interdites au public, et à identifier des failles.
Les autorités britanniques avertissent également que des visites répétées peuvent permettre d’établir des contacts avec le personnel. L’objectif serait d’accéder à des initiés disposant d’informations sensibles. Ces personnes peuvent, dans certains cas, se laisser influencer par la pression, l’argent ou des «honey traps» (réd: «pièges à miel» en français) — une forme classique d’espionnage sexuel.
Le canton d’Argovie s’est récemment montré particulièrement vigilant sur ces questions, aux côtés du service de renseignement. Son commandant de police, Michael Leupold évoquait, en janvier, des «activités qui laissent penser que des services étrangers s’intéressent à nos infrastructures». Les reconnaissances porteraient notamment sur l’environnement, les accès ou les dispositifs de sécurité.
La semaine dernière, il a précisé à la RTS: «Au cours des deux dernières années, nous avons recensé une douzaine d’incidents que nous attribuons à des services étrangers». Principalement russes ou chinois.
Sabotage potentiellement grave
L'Argovie semble particulièrement exposée. Elle accueille des sites critiques: les centrales nucléaires de Leibstadt et de Beznau 1 et 2 et «l'étoile de Laufenburg», véritable nœud électrique stratégique pour l'Europe. On y trouve aussi le plus grand dépôt de carburant de Suisse, ainsi que des axes clés du transport ferroviaire de marchandises à l'échelle du continent. Un acte de sabotage pourrait donc avoir des conséquences graves, bien au-delà des frontières nationales.
La police cantonale ne précise pas quelles infrastructures sont visées ni l’identité des suspects ou leurs méthodes. Michael Leupold évoque toutefois des mesures prises l’an dernier déjà pour réduire les risques.
La Suisse sous-estime-t-elle la menace? Les exploitants concernés — centrales nucléaires, aéroports, La Poste, CFF, Migros et services du Parlement — affirment unanimement faire de la sécurité leur priorité absolue. Ils mentionnent des processus de protection établis, des contrôles réguliers et une étroite collaboration avec les autorités.
Pour des raisons de sécurité, ils restent toutefois très discrets sur les mesures concrètes. Et insistent sur les conditions strictes qui encadrent les visites: inscription préalable, enregistrement, contrôles d’identité et de sécurité, accès strictement limité, parfois avec l’appui des forces de police. Plusieurs exploitants précisent aussi que les zones sensibles restent fermées au public. Et ils refusent des demandes dont l'objectif n’est pas clair ou semble suspect.
Il n’en reste pas moins troublant que des photos et vidéos de ces visites circulent régulièrement sur les réseaux sociaux — des images qui révèlent parfois des informations sur les accès, l’intérieur des installations ou même le personnel. On se demande alors si tous les exploitants ont pleinement conscience des risques. Et quels autres images ces acteurs pourraient détenir.
Vers des règles contraignantes pour les exploitants
Les autorités, dont le SRC, laissent entendre qu’elles souhaitent davantage de prudence et d’anticipation. C’est aussi le cas de l’Office fédéral de la protection de la population. Son porte-parole, Philippe Boeglin, indique qu'un guide publié à cet effet recommande «d’accorder une attention particulière aux visiteurs externes».
Ce document n’a toutefois pas de caractère contraignant. Cela devrait changer. En février, le Conseil fédéral a chargé l’OFPP «d’élaborer d’ici la fin de l’année les bases d’un nouveau cadre juridique avec des prescriptions contraignantes pour les exploitants d’infrastructures critiques relevant de la compétence fédérale». Le SRC observe également la situation avec une inquiétude croissante. Son porte-parole déclare:
Le service contribue «activement, grâce à son programme de sensibilisation Prophylax et à son travail de prévention, à renforcer la prise de conscience des risques d’espionnage». L’an dernier, le SRC a mené 121 actions de sensibilisation et 69 entretiens de prévention.
Le programme Prophylax vise à prévenir l’espionnage. Il a pour objectif de sensibiliser les entreprises, les organisations économiques, les hautes écoles, les instituts de recherche et les autorités. Le SRC recommande des mesures concrètes contre la divulgation et le transfert illégal d'informations sensibles.
Reste à savoir si cela suffira à freiner les agents russes et les saboteurs actifs à travers l’Europe.
(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)
